Le français, deuxième langue de communication internationale au XXIème siècle ? Du discours politique aux propositions concrètes.

 

Marie-Laure Poletti, Roger Pilhion, co-auteurs du livre

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Et le monde parlera francais

Livre auto-édité, disponible sur commande en librairie ou sur les principales plateformes en ligne.

Prix : 18 € en version papier et 4,99 € en version électronique.

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  1. Quelques éléments d’appréciation sur la situation du français dans le monde aujourd’hui et sur la francophonie

    1. Jamais, la langue française n’a été autant parlée dans le monde

Seule langue, avec l’anglais, parlée comme langue maternelle ou seconde sur les cinq continents, la langue française est aujourd’hui un bien commun à 36 pays dans lesquels plus de 20 % de la population la maîtrise à des degrés divers. Elle est langue officielle ou co-officielle dans 29 pays.

Voilà longtemps qu’elle n’est plus l’apanage des seuls Français, devenus minoritaires dans l’espace francophone. Aujourd’hui plus d’un francophone sur deux vit dans un environnement plurilingue.

On estime le nombre de francophones de langue maternelle à environ 130 millions. Un second cercle de francophones « occasionnels » est estimé entre 70 et 100 millions de personnes.

Un troisième cercle d’étrangers non francophones qui ont appris le français comme langue étrangère est estimé à 274 millions. Ce qui placerait la langue française au 5e rang des langues les plus parlées dans le monde, derrière le mandarin, l’anglais, l’espagnol, l’hindi, l’arabe.

Mais le nombre de locuteurs n’est pas le seul critère pour apprécier l’importance d’une langue de communication internationale. On peut prendre en compte par exemple : la dispersion territoriale, le statut officiel national dans le pays, le statut officiel dans les organisations internationales, son enseignement comme langue étrangère et sa qualité d’outil de communication entre locuteurs non natifs et de vecteur d’expressions culturelles diverses.

De fait, l’importance du français comme langue internationale tient moins au nombre réel ou supposé de ses locuteurs qu’à sa diffusion internationale et à sa reconnaissance officielle et institutionnelle.

    1. La Francophonie ne cesse de s’élargir

La francophonie n’est pas le fait d’hommes politiques français. Elle a été suscitée, à l’origine, par des personnalités comme Léopold Sedar Senghor (Sénégal), Habib Bourguiba (Tunisie), Hamani Diori (Niger) et Norodom Sihanouk (Cambodge).

Elle s’est transformée, au fil du temps, en organisation internationale, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), la seule organisation multilatérale conçue sur la base d’un lien avec une langue et elle est passée d’une logique de coopération culturelle et technique à une approche plus politique.

Dirigée par une secrétaire générale, Michaëlle Jean, ancienne gouverneure générale du Canada, élue en 2014, l’OIF a son siège à Paris. Elle compte quatre opérateurs directs, l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF), TV5 Monde, l’Université Senghor et l’Association internationale des maires francophones (AIMF) ainsi que l’Assemblée des parlementaires francophones (APF).

Depuis sa création, la Francophonie n’a cessé de s’élargir, au point qu’en 2018 l’OIF ne comptait pas moins de 84 États et gouvernements dont la majorité n’est pas francophone. 17 pays membres de l’Union européenne en font partie.

Les missions de la Francophonie sont extrêmement larges. L’OIF couvre un éventail d’activités qui en fait une petite ONU. Elle intervient dans les questions internationales touchant à la paix, la démocratie, les droits de l’homme, le développement durable, l’économie, la culture, l’éducation…, sans oublier la langue française et même les langues régionales, d’Afrique notamment.

    1. L’enseignement du et en français est en progression dans le monde

La langue française est la deuxième langue vivante la plus enseignée, comme langue étrangère, langue seconde ou langue d’enseignement. Elle est présente dans la quasi-totalité des systèmes éducatifs dans le monde, loin derrière l’anglais, mais loin aussi devant toutes les autres langues.

Selon l’Observatoire de la Francophonie (chiffres publiés en 2014), plus de 125 millions d’élèves et d’étudiants, suivent un enseignement en langue française (77 millions) ou l’apprennent comme langue étrangère (49 millions).

    1. Pourtant, la situation du français reste fragile

La situation hégémonique de l’anglais a considérablement fragilisé sa situation dans les relations internationales, dans les organisations internationales comme dans les institutions européennes.

L’anglais s’est imposé dans certains secteurs de la vie économique (aviation civile, par ex.) et de la recherche (sciences)

Le taux de francophones dans les pays d’Afrique subsaharienne dite francophone, reste relativement faible (32 %), avec de fortes variations, selon l’Observatoire de la francophonie.

Ce taux ne pourra vraiment augmenter que si les systèmes éducatifs assurent la formation linguistique des futures générations. Or les conditions ne sont pas favorables : classes surchargées, enseignants mal payés, parfois recrutés sans formation initiale et qui ont parfois une maîtrise insuffisante du français pour transmettre les savoirs.

En Afrique du Nord et au Proche Orient, la pratique du français a sensiblement régressé au cours des dernières années, du fait de la politique d’arabisation et, au Liban, du rayonnement de l’anglais.

En Europe, l’enseignement du français comme langue étrangère est en recul, en particulier en Europe centrale et orientale, même s’il reste globalement la deuxième langue vivante la plus enseignée derrière l’anglais.

Les élites françaises sont le plus souvent indifférentes à ces questions quand elles ne sont pas elles-mêmes américanisées. Le potentiel du français comme langue de communication internationale est souvent sous-estimé et la tendance à s’exprimer en anglais dans un contexte international apparaît de plus en plus naturelle.

  1. Quelles perspectives pour une politique publique d’accompagnement de la promotion du français, de la francophonie et du plurilinguisme ?

Un des objectifs de notre livre « … et le monde parlera français » publié en juin 2017, était de lancer un cri d’alarme auprès des nouveaux dirigeants, en expliquant que les discours incantatoires des responsables politiques ne peuvent tenir lieu de politique mais aussi de définir des priorités et de faire des propositions.

Le président de la République a présenté, le 20 mars 2018, après une large consultation, un plan d’action qu’il avait annoncé en août 2017, « pour la promotion de la langue française et du plurilinguisme dans le monde, en lien avec l’Organisation internationale de la Francophonie et ses pays membres. »

On ne peut qu’être frappé par l’ambition de ce plan et se féliciter du lien qu’il établit entre la promotion du français et la défense du plurilinguisme et de la diversité culturelle dans le monde qui constituent des enjeux essentiels dans la mondialisation.

Jamais, au cours de la Ve République, un président en exercice ne s’était exprimé avec une telle force de conviction sur ce sujet, alors que, paradoxalement, le gouvernement ne compte plus de ministre ou de secrétaire d’Etat en charge de la Francophonie et qu’il est le premier président à s’exprimer publiquement en anglais devant certaines enceintes anglophones et internationales, ce qui lui est parfois reproché par des défenseurs de la langue française.

Il est intéressant, au regard de la réflexion que nous avons menée, de s’interroger sur trois points : ce qui a changé dans le discours politique, les propositions qui nous semblent des réponses à la fois réalistes, concrètes et ambitieuses mais aussi ce qui manque ou reste flou.

    1. Ce qui a changé dans le discours politique

« Francophonie/francophonie », « langue française » : de quoi parle-t-on ?

Le mot « francophonie » pose aujourd’hui problème. Les réactions qu’il suscite vont de l’indifférence à l’affrontement, en passant par l’incompréhension, beaucoup plus rarement l’adhésion. Pour certains intellectuels africains, il est perçu comme une continuation de la politique étrangère de la France dans ses anciennes colonies ou comme un refus de pointer du doigt les régimes autocratiques, et ce dernier reproche s’adresse autant à l’OIF qu’à la France.

Pourtant quelque chose a changé parce que, partout où il est parlé, en dehors de la France, le français est en contact avec d’autres langues de sorte qu’on ne peut plus mener une politique de la langue qui ne soit pas une politique du plurilinguisme.

C’est cette francophonie décentrée qui fait la nouveauté du discours politique actuel : « Nous passons de l’idée ancienne d’une francophonie qui serait la marge de la France à cette conviction que la francophonie est une sphère dont la France avec sa responsabilité propre et son rôle historique n’est qu’une partie agissante, volontaire mais consciente de ne pas porter seule le destin du français ».

Et elle ne peut se redéfinir quedans des partenariats multiples avec les autres pays francophones, les acteurs économiques, les universités, les médias…

Une ambition : faire passer la langue française de la 5e à la 3e place

Une chose n’a pas changé cependant dans le discours politique. C’est l’ambition de faire de la langue française « l’une des grandes langues-monde de demain et un atout dans la mondialisation ».

Du fait de la progression démographique attendue en Afrique, la langue française pourrait même devenir la 2e langue la plus parlée dans le monde puisque la population en Afrique subsaharienne devrait passer d’un milliard d’habitants aujourd’hui à plus de deux milliards en 2050.

Mais on oublie que l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF) précise que cette projection démographique dépend de nombreux facteurs comme l’investissement dans le développement de l’éducation, l’équilibre entre l’anglais, le français et les langues nationales, la volonté politique.

    1. Quelles propositions concrètes ?

Ces propositions ont suscité dans l’ensemble des réactions très positives. Quatre ensembles de mesures nous ont particulièrement intéressés.

Une priorité absolue : l’éducation

Dans les propositions que nous avons faites dans notre livre, la priorité nous semblait être l’éducation dans deux secteurs : les pays dont le français est langue d’enseignement, particulièrement en Afrique subsaharienne francophone, dans l’océan Indien et en Haïti et les systèmes éducatifs des pays étrangers non francophones.

Pour les premiers, nous proposions de replacer l’éducation au cœur de la politique française d’aide au développement, en mandatant l’Agence française de développement (AFD) sur ces questions mais aussi en renforçant la place de l’expertise française sur le marché mondial de l’éducation.

Pour les seconds, nous proposions de renforcer le soutien apporté aux professeurs étrangers de français, dans le domaine de la formation et des ressources pédagogiques et d’apporter un appui spécifique aux établissements étrangers proposant un enseignement d’excellence du français, partout dans le monde.

Nous ne pouvons donc qu’être d’accord avec les mesures qui sont proposées principalement dans l’axe « apprendre » qui visent à conforter l’apprentissage du français à la fois dans l’Ecole et dans les universités que ce soit dans les systèmes éducatifs africains (transmission du français aux nouvelles générations dans le « respect du pluralisme linguistique » et formation des enseignants) ou dans les systèmes éducatifs de nos partenaires européens et internationaux (enseignement bilingue francophone ; accueil d’étudiants étrangers venant des pays émergents ; implantation à l’international des universités et des grandes écoles françaises).

Ces mesures étant complétées par un renforcement de l’enseignement français à l’étranger, en doublant le nombre d’élèves de ces établissements d’ici 2030.

Une partie de ces mesures concerne l’apprentissage de la langue en France, en particulier au bénéfice des populations les plus fragiles et des réfugiés qui pourront avoir droit à 400 heures d’apprentissage du français pouvant aller jusqu’à 600 heures, au lieu de 250 heures actuellement.

L’accès à des ressources numériques francophones

C’était aussi une de nos priorités en favorisant des partenariats public/privé, en proposantune offre de formations hybrides (à distance et en présence) pour les enseignants ; en créant des formations en ligne ouvertes à tous (CLOM) débouchant sur des certifications et en proposant un apprentissage du français en ligne.

Parmi les 33 mesures, on retrouve la création de cours en ligne et d’une plate-forme « France Education » qui sera lancée à la rentrée scolaire 2018.

L’emploi du français dans les espaces emblématiques de la vie internationale : Internet et les médias globaux, l’économie, la diplomatie européenne et multilatérale.

Nous avions mis l’accent sur le renforcement de l’audiovisuel francophone (TV5 Monde ; France Médias Monde) que nous imaginions au travers de mutualisations entre opérateurs existants et d’alliances avec des groupes de médias privés francophones ou français.

Dans le secteur économique, on ne peut également que souscrire à la politique de promotion du français dans les entreprises à l’étranger ; à la mise en réseau des associations patronales du monde francophone ; au soutien au droit continental ; au développement de l’enseignement du français des affaires et de l’attractivité des écoles de commerce et d’économie.

Le rapport Attali avait bien montré qu’une langue en partage facilite les échanges économiques pas seulement entre la France et les pays du Sud mais entre les Québécois et les Africains et entre Africains.

Enfin, dans le secteur de la diplomatie européenne et multilatérale, nous retrouvons des actions pour la promotion du plurilinguisme et le soutien à la traduction.

Lerenforcement de la création en français

Il passe par un ensemble de mesures visant à décloisonner les espaces culturels et à faire circuler les artistes et les œuvres. Toutes nous semblent positives qu’elles touchent à l’édition, aux industries culturelles, à la mobilité ou à la valorisation des cultures francophones dans les écoles et universités françaises.

Nous retiendrons celles qui concernent la diplomatie culturelle française, l’Institut français et les alliances françaises. Le renforcement des synergies entre l’Institut français et les alliances françaises, l’ouverture de 10 nouvelles alliances chaque année, la création de dispositifs culturels mobiles pour toucher de nouveaux publics sont de bonnes idées.

    1. Ce qui manque ou qui reste flou

Confier la coordination et le pilotage de toute la stratégie au seul ministère de l’Europe et des affaires étrangères nous semble discutable.

Nous avions souhaité, pour notre part, un renforcement du pilotage politique et de la coordination interministérielle, passant par la création d’un ministère auprès du Premier ministre, en charge de la langue française et de la francophonie.

La création d’un Conseil national de la francophonie qui se réunira une fois par an pour coordonner l’action des ministères concernés et lancer de nouvelles initiatives suffira-t-elle ?

Ce plan reste, à notre avis, flou sur les partenariats à construire avec l’Organisation internationale de la Francophonie et d’autres partenaires, partenariats absolument nécessaires à la dimension multilatérale de ce projet si l’on veut reconnaître le caractère multiple de la francophonie et se donner les moyens d’affirmer que la France ne doit pas porter seule le destin du français.

Le plan nous semble manquer d’ambition sur un point : celui de la nécessaire promotion de l’apprentissage des langues en France même. Nous avions plaidé pour la mise en place d’un enseignement bilingue, ouvrant un espace à plusieurs langues, dès le plus jeune âge.

La mise en œuvre de ce plan d’ensemble par les différents ministères concernés et les moyens qui seront mobilisés, qui restent encore assez vagues à ce stade, conditionneront largement sa réussite.