Antony TODOROV, professeur de sciences politiques à la Nouvelle Université Bulgare.
Une identité francophone : le choix politique et culturel de la Bulgarie.

Extraits.
 
Le professeur Todorov a organisé son exposé selon quatre points qui éclairent le choix francophone de la Bulgarie :

- la Francophonie comme modernité,
- la Francophonie comme choix démocratique,
- la Francophonie comme choix européen,
- la Francophonie comme choix anti-nationaliste.
 
Nous donnons ici le texte du 3e point.
 
La francophonie comme choix européen
 
La transition post-communiste en Bulgarie une fois de plus mit en avant le choix d’un modèle de modernisation – le modèle occidental. Mais puisque ce choix fut déjà fait après l’indépendance au 19ème siècle, le discours politique le formula comme un “retour” en Europe. Une fois encore il s’agit d’échapper du communisme (l’Orient) pour arriver à la terre promise de l’Europe (l’Occident). Au début de la transition, au moins avant la dissolution de l’Union soviétique après le coud d’État d’août 1991, ce partage parait clair, car il oppose les anciens communistes aux démocrates anticommunistes. La Russie, le communisme, l’Orient furent vus comme le passé périmé, l’Europe, l’Amérique, l’Occident fut saisi comme le futur moderne de la Bulgarie.
 
Cette opposition simpliste et manichéenne s’inscrit dans une opposition structurante le débat politique – entre anti-communistes et ex-communistes. Cette opposition peut être aussi lue comme un conflit entre intégrationnistes et anti-intégrationnistes dans les termes d’Antoine Roger, quand il fait le commentaire et la critique des la théorie des modèles importés de B.Badie. Ce schéma est logique, mais explique une petite partie de la différenciation des positions dans les sociétés post-communistes. Car les anti-intégrationnistes, s’opposant à l’acceptation du modèle occidental dans cette partie de l’Europe, furent vite marginalisés comme porteurs de l’esprit de l’ancien régime ou s’ils maintiennent leur positions sur la scène politique, se tournent vite vers des idées ouvertement nationalistes, vers des stratégies de l’exception nationale. Cette dernière position n’est pas la caractéristique privilégiée des anciens communistes, mais souvent est partagée par les anticommunistes, comme on peut le voir dans le cas de la Roumanie et de la Hongrie. Il est donc difficile d’assimiler l’opposition entre intégrationnistes et anti-intégrationnistes à l’opposition entre démocrates anticommunistes et anciens communistes.
 
Pour revenir au cas bulgare, il est clair que le Parti socialiste bulgare, le parti des anciens communistes, assume vite un rôle de modernisateur à l’occidentale. Pour ce parti l’acceptation d’un profil social-démocrate occidental et une question de survie politique et stratégique. C’est la seule façon pour ce parti de se démarquer clairement de son ancienne identité communiste, de construire un nouveau profil politique en s’inscrivant dans la mouvance de la gauche démocratique européenne. Évidemment ce processus ne fut pas sans difficultés, parce que le parti devait compter avec son électorat, majoritairement plus âgé et partageant une certaine nostalgie pour le “socialisme réel” et des réticences envers l’Occident. Le PSB arrive à gérer cette difficulté en dissimulant au niveau du discours politique (et au moins pendant les premières années de la transition) sont choix occidental par la priorité européenne. L’Europe est aussi l’Occident, mais l’Occident acceptable, un choix pour la Bulgarie, qui ne parait pas comme un simple changement de camps, comme changement d’allié. La guerre froide oppose deux superpuissances – les États-Unis et l’Union soviétique. L’Europe a une position intermédiaire, qui peut être même vue comme une alternative à l’alignement imposé. La Bulgarie échappe de la guerre froide non pas en changeant son patron et son camps, mais en choisissant une formule différente.
 
De ce point de vue la position du PSB envers l’OTAN et son évolution est un facteur décisif pour les attitudes de la société. Jusqu’à 2000-2001 les socialistes restent réticents au sujet de l’adhésion de la Bulgarie à l’OTAN. Même si le PSB a plusieurs reprises déclare son soutien de “l’intégration euro-atlantique” (le terme est aussi révélateur), l’OTAN est toujours vue comme une des organisations de sécurité, avec l’OSCE ou avec l’UEO. Le PSB évite de discuter l’OTAN, vu comme une réminiscence directe de la guerre froide, dont le choix peut paraître comme un changement de camps et d’alignement au côté des vainqueurs occidentaux. En 2001, le nouveau président de la République et ancien chef du PSB G. Parvanov déclare, que l’adhésion à l’OTAN est un choix stratégique de la Bulgarie. Le PSB s’aligne au consensus atlantique, tout en maintenant son discours spécifique, qui traite l’Alliance atlantique en termes de choix pragmatique d’une formule de sécurité et non pas comme une choix de modèle social à suivre. La distinction entre la formule de la sécurité (OTAN) et le modèle pour la société (L’Union européenne) est particulière pour l’évolution du PSB, mais s’inscrit aussi dans un processus plus large. Dans les conditions de l’après-guerre froide la concurrence et les divergences entre l’Europe et les États-Unis devient un facteur de plus en plus important de la politique internationale, puisque les contraintes de l’opposition entre l’Est et l’Ouest et la nécessité d’une solidarité occidentale atlantique n’ont pas le même sens comme avant. Ainsi le PSB n’est pas anti-intégrationniste, mais intégrationniste à sa façon.
 
En ce qui concerne l’UFD, dès le début de la transition ce parti démontre un claire profil occidental et pour se démarquer d’avantage mais aussi pour s’opposer plus fortement au anciens communistes, ce profil est fortement marqué par une identité atlantique et pro-américaine. Cette attitude de l’UFD explicitement pro-américaine a son histoire. Tout au début de la transition cette coalition anti-communiste reçut un support matériel et symbolique de la part des autorités américaines, que les gouvernements européens n’étaient pas prêts à offrir aussi ouvertement. Cet engagement américain eut un impact important sur les orientations internationales initiales de l’UFD. Mais déjà en 1992-1993 cette vision exclusivement pro-américaine du modèle occidental à suivre est contestée au sein de l’UFD. Le premier président élu au suffrage universel et ancien chef de l’UFD Jelio Jelev tente à promouvoir une politique pro-européenne, qui ne s’oppose pas évidemment aux priorités atlantiques, mais essaie de les compléter, voire de les subordonner à une vision pro-européenne de l’occidentalisation. C’est dans cette perspective qu’il faut inscrire sa démarche en 1993 pour l’adhésion de la Bulgarie dans l’Organisation mondiale de la Francophonie. La Bulgarie n’a pas les mêmes raisons pour adhérer dans cette organisation que les pays où l’enseignement général se fait en français et où le français et la langue administrative. Pour la Bulgarie la francophonie est un choix culturel et politique. La démarche de Jelev en 1993 est vivement critiquée par l’UFD à l’époque, parce que déjà de fortes divergences apparaissent entre le président et son ancien parti. L’UFD voyait ce choix comme concurrent, voire comme s’opposant aux priorités atlantiques.
 
Cette opposition cachée entre l’Europe et l’Amérique dans la vision de l’UFD sur l’occidentalisation se maintient tout au long de la transition. Des contraintes de type interne et externe poussent le parti à développer un profil européen plus marqué. Tout d’abord l’évolution interne de l’UFD vers un parti centralisé exige de plus en plus une identité politique plus cohérente. La coalition initiale anticommuniste, qui réunissait dans un ensemble hétéroclite et hétérogène des monarchistes et de républicains, des sociaux-démocrates et des conservateurs, des agrariens et de libéraux, des extrêmes droites et des anarchistes ne pouvait plus tenir le coup. L’évolution de l’UFD de 1990 à 1995 est une suite de divisions et de défections: les sociaux-démocrates et les agrarien (la gauche) quitte en 1991, les libéraux autour du président Jelev quittent en 1993, les démocrates centristes quittent en 1994. Le noyau politique de l’UFD en 1995 est d’un profil chrétien-démocrate et de plus en plus cette identité s’impose sur la nouvelle organisation en 1995-1996. Ici le facteur international est important – après avoir hésité entre plusieurs possibilités, l’UFD opte pour le Parti populaire européen comme partenaire privilégié. Le choix accélère l’adoption du nouveau profil politique, l’UFD occupe l’espace de la droite centriste. Cette évolution incite l’UFD à démontrer une attitude pro-européenne plus marquée, qui ne contredit pas l’option atlantique, mais qui de plus en plus devient prioritaire dans son discours politique.
 
La façon dont les partis bulgares traitent l’Occident comme modèle de société à suivre révèle des différences importantes même s’il existe déjà un consensus large sur ce point. L’Europe est consensuellement vue comme modèle, mais son rôle international, ses relations avec les autres pôles d’influence de la politique internationale, “la route vers l’Europe” sont vus différemment. Pour le PSB l’UE est un modèle, l’OTAN n’est qu’un instrument pragmatique de sécurité, qui peut et doit être suppléé, voire remplacé par un effort européen de défense. Pour l’UFD, l’UE est aussi un modèle, ainsi que l’OTAN, vue comme un “choix de civilisation”, si on se réfère aux discours de l’ex-président Petar Stoyanov, élu sur la liste de l”UFD en 1996. L’Amérique fait parti di modèle à suivre, il n’y a pas de différences majeures entre les deux côtés de l’Atlantique.
 
Dans ces deux visions, qui dans les discours politiques paraissent identiques, mais qui cachent des nuances révélatrices, s’inscrivent les visions des autres acteurs politiques importants en Bulgarie – surtout celle du Mouvement pour les droits et les libertés et le nouveau “parti du tsar” NDSV. Le chef du DPS Ahmed Dogan déclara en 1993 que “la route de la Bulgarie vers l’Europe passe par le Bosphore” – une idée, qui fit bondir quelques petits partis nationalistes en Bulgarie, mais qui met en avant la priorité de la sauvegarde et de la protection de la diversité culturelle dans le projet européen. Le NDSV est un nouveau parti et son profil politique est en train de se dessiner. Mais vu sa politique étrangère il est évident, que pour lui la priorité occidentale est maintenue. Son gouvernement eut comme ministre des affaires étrangères l’ancien chef du Club atlantique Solomon Passi. La nouveauté, si on peut bien la distinguer, est que ce mouvement essaya de promouvoir une orientation internationale d’équilibres, sans insister sur un ordre prioritaire qui risquerait d’opposer un azimut à un autre.
 
Néanmoins l’UE reste dans l’opinion l’azimut majeur, surtout après l’invitation officielle à la Bulgarie d’adhérer à l’OTAN. L’attraction de l’Europe est forte, parce que le projet européen est pan-national, un mélange de cultures et d’identités, qui transverse les identités nationales tout en les acceptant comme composantes essentielles. L’opinion politique et la classe politique en Bulgarie adhèrent largement à cette idée d’Anthony Smith, auteur d’un texte de référence sur les identités nationales. L’Europe est, pour lui, “un nouveau type d’identité collective, qui réuni sous sa coupole les nations différentes sans les rejeter”. L’Europe maintenant pour les élites et l’opinion bulgare est non seulement pas un modèle de modernisation à suivre, mais aussi une réponse aux défis de la mondialisation, une réponse transnationale, et non pas impériale, si on reprend les termes de Ulrich Beck dans son ouvrage sur la globalisation. De ce point de vue l’Europe apparaît plus attrayante en Bulgarie que l’Atlantique.
 
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