Radu CIOBOTEA, Conseiller diplomatique à l’Ambassade de Roumanie à Paris, docteur des universités d’Artois (Arras) et Babes-Bolyai (Cluj, Roumanie), maître de conférences à l’Université "Aurel Vlaicu" Arad, Roumanie.
Le français comme langue de communication dans les crises traversées par la Présidence française de l’Union Européenne

Extraits.

M. Radu Ciobotea a organisé son intervention selon trois axes d’étude :

- un défi : la post-modernité de la communication,
- la France et "l’ humanisation" des relations internationales,
- la langue française, porteuse des valeurs dans le monde européen et francophone.

Nous donnons le texte de la 3e partie et la conclusion de l’ensemble.
 
La langue française, porteuse des valeurs dans le monde européen et francophone.
Tout ce qui est arrivé dans les derniers mois, du point de vue communication et relations internationales, est passé vers le public par le truchement de la langue française, soit-elle perçue directement ou par des traductions. Il n’y en a pas une équivalence, assurément, car les deux manières de saisir le discours politique et médiatique sont assez loin l’une de l’autre, mais, au fond, il y a le sens qui réunit les lignes de force de ces discours. Une idée française, merveilleusement mise en relief par une bonne langue française, reste néanmoins une idée française même quand les détails sont traduits. Car ce ne sont seulement des idées, ce sont des idéaux, des mots-clés, des principes de la démocratie, vus et vécus d’une perspective française. Le message passe directement, en français, vers 70 millions de francophones et vers 12 autres millions qui sont en train d’apprendre le français. En tant que mode d’expression d’une culture, reflet d’une identité, la langue française est mise en relief d’une manière éclatante par la présidence.
 
C’est la langue française qui sous-tend tous ces efforts vers une Union Européenne plus unie et plus efficace, et c’est toujours elle qui offre les mots pour construire une syntaxe de la construction, de l’énergie politique et de communication media. Elle n’est plus exactement la même que celle qui brillait dès le XVI et qui touchait son apogée dans les XVIII et XIXe siècles, rayonnant dans toute l’Europe. C’était alors la langue des diplomates, celle dont usaient aussi tous les grands souverains, Frédéric II de Prusse, Catherine II de Russie, Gustave III de Suède. Ces chefs d’État s’exprimaient, lisaient et correspondaient en français et leurs Cours étaient les hauts lieux de l’art du siècle, celui de la conversation qui ne pouvait être que française. C’était le français dont Voltaire soutenait les raisons de l’universalité dans son Dictionnaire philosophique : "L’ordre naturel dans lequel on est obligé d’exprimer ses pensées et de construire ses phrases répand dans notre langue une douceur et une facilité qui plaît à tous les peuples ; et le génie de la nation se mêlant au génie de la langue a produit plus de livres agréablement écrits qu’on n’en voit chez aucun autre peuple. La liberté et la douceur de la société n’ayant été longtemps connues qu’en France, le langage y a reçu une délicatesse d’expression et une finesse de naturel qu’on ne trouve guère ailleurs." (.....)
 
C’est une autre époque, ou la langue écrite joue un autre rôle, mais, sans doute, nous assistons maintenant à un spectaculaire retour du français et de la France dans le monde. Comme le disait très bien Xavier North dans sa conférence Territoires de la langue française (Hérodote, no. 126, 3-e trimestre, 2007, p. 10), "la langue est le lieu par excellence ou s’inscrivent toutes les tensions culturelles, économiques, sociales et donc géopolitiques du monde actuel".
 
Les tensions géopolitiques du monde actuel sont saisies, directement en français, par un grand nombre de Roumains. Avec un système éducationnel qui met le français parmi ses priorités, avec les lycées bilingues, instituts culturels et d’autres filières francophones (comme l’Alliance Française), en ce moment, un sur quatre Roumains connaissent parfaitement la langue française. Dans un système culturel et de communication ou le sous-titrage remplace la synchronisation, les messages lancés dans les médias sont captés dans leur forme originaire, sans aucune translation. C’est une remarquable ouverture, qui justifie dans toute sa portée l’intensification des relations franco-roumaines par la mise en oeuvre d’un Partenariat stratégique et d’une Feuille de route qui construit, avec précision, chaque étape de notre rapprochement dans tous les domaines. La France d’à côté est déjà un état d’esprit pour beaucoup de Roumains, un sentiment qui est intimement lié à toute une histoire de convergences culturelles, depuis plus de deux siècles. Car la culture reste un des plus solides liens, y compris pour un public attaché aux valeurs historiques et artistiques de la France.
 
La dimension culturelle de la présidence est à son tour tout à fait remarquable. Vient d’être lancée la bibliothèque numérique Europeana, qui ambitionne de rassembler le patrimoine culturel européen et de donner accès non seulement aux livres, mais aussi aux manuscrits, peintures, cartes, photos, documents audiovisuels. Surchargée de demandes, déjà, Europeana doit reconstruire son site, afin de pouvoir répondre a une soif de culture que les initiateurs ne soupçonnaient même pas. Europeana a été conçue comme une riposte au projet du géant de l'internet: sur proposition de la France, plusieurs pays européens avaient réclamé en 2005 la création d'une bibliothèque numérique à l'échelle de l'UE. Une première ébauche, avec quelques milliers d'ouvrages français, hongrois et portugais, avait été mise en ligne en mars 2007 par la Bibliothèque nationale de France, forte de l'expérience acquise avec sa propre bibliothèque numérique, Gallica, lancée en 1996.
 
Et voila que l’histoire revient, non pas seulement dans le monde politique international, mais aussi – et surtout – dans le monde de la culture. Toute politique reste éphémère sans la profondeur de la culture et sans le génie de l’art. Il s’agit là d’une des plus grandes leçons de toute l’histoire de la France, leçon qui s’accompagne d’une unique et perpétuelle ouverture vers la diversité culturelle. La présidence française rassemble au nom des valeurs de la démocratie, mais aussi au nom d’une culture qui sait trouver son unité dans la variété de ses expressions. D’une manière symbolique, la fin de la présidence sera marquée par une tournée de la Comédie Française dans treize pays de l’Union. Treize pays qui n’ont pas été choisis au hasard. Il s’agit exclusivement d’Etats Membres de l'UE qui, il y a encore 20 ans, se situaient de l’autre côté du rideau de fer. C’est un symbole d’élargissement à des frontières insoupçonnées il y a moins de dix ans. Symbole d’unité, aussi. L’Union des 27, fédératrice de paix, d’échanges, de partages. Voilà un bel exemple de fusion des talents, totalement dans l’esprit de Victor Hugo qui, dès 1849, prophétisait une Europe unique, unie, bannissant les notions de frontières. La Comédie Française dans les pays récemment reçus dans l’UE, un spectacle d’art dans un spectacle du monde, un noyau de fiction dans un univers réel qui s’avère sensible surtout à l’imaginaire. Voila l’idée de notre conférence, qui aboutit a un cercle, car entre la politique, l’élargissement, le dialogue, la culture, il y a un langage qui relie les acteurs et les spectateurs de la vie internationale, en construisant le pont être la réalité et la fiction : le spectacle. La présidence française comme spectacle qui réunit ce qui auparavant était épars et qui construit ce qui auparavant était déchu, voila l’approche que nous avons choisie et l’idée que nous soutenons lors de cette ouverture de la Biennale de la langue française, moment de rapprochement, d’analyse et de relance vers un futur "immédiat", qui nous reste, néanmoins, à tracer.

Bibliographie

Vedrine, Hubert, Continuer l’Histoire, Fayard, 2007
Francophonie et mondialisation, Les Essentiels l’Hermes, CNRS Editions, 2008
Finkielkraut, Alain, Nous autres, modernes, Ellipses Editions Marketing, 2005
Josephe, Pascal, La société immédiate, Calman-Levy, 2008-11-22
Géopolitique de la langue française, Hérodote, revue de géographie et de géopolitique, No. 126, 3e trimestre 2007
Collections Le Figaro, Le Monde, Libération, L’Express, Le Point, 2008

Sources électroniques http://www.eu2008.fr/PFUE/lang/fr (site de la Presidence francaise de l’UE)
 
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