René MEISSEL, agrégé de géographie, membre de l'association Provence-Bulgarie et de l'Alliance France-Bulgarie.
Français et Bulgares, regards croisés

Extraits.

En septembre 2002, je conduisais un groupe de Français, dont le responsable avait souhaité que la première nuit dans le pays soit passée à Koprivchtitza. En fin d’après-midi, après notre installation dans les différents petits hôtels, j’emmenai ce groupe à la découverte de la charmante petite ville. Au bout d’une centaine de mètres, une dame vint à moi et me dit : Les Bulgares ne sont pas souriants. A quoi je répondis : Vous leur souriez ? – Non, me répondit-elle, je n’ai aucune raison pour le faire. Moi : Eux non plus. La promenade continua. Nous étions arrivés de l’autre côté de la rivière sur une petite place juste avant le groupe scolaire Lyuben Karavelov. Le long du mur d’une de ces jolies maisons bulgares, quatre dames âgées assises sur un banc bavardaient avec deux autres debout près d’elles ; comme elles se sont interrompues pour nous regarder passer, je les ai saluées avec le peu de bulgare que je pratique en leur demandant comment elles allaient : en chœur, avec un large sourire elles m’ont répondu qu’elles allaient bien, ce que j’ai compris, ajoutant quelque chose que j’ai traduit un peu hasardeusement comme des vœux chaleureux de bienvenue. Quelques jours plus tard, nous étions dans Melnik. Sur notre passage, des maçons faisaient la pause casse-croûte au pied de leur échafaudage. Après que nous les eûmes dépassés, la même dame de mon groupe est venue me trouver, toute excitée : Vous savez, j’ai dit aux maçons "Bon appétit !" et il y en a un qui m’a répondu "Merci, merci beaucoup". En français !
 
Je dois avouer que j’ai éprouvé la même surprise un jour de juillet 2004 à Veliko Tarnovo où je passais quelques jours en individuel. Me rendant à la poste pour acheter des timbres, j’avais bien répété la phrase bulgare destinée à me procurer des timbres pour la France et je la débitais avec une certaine assurance quand l’employée m’interrompit pour me demander tranquillement : Tarif prioritaire ou tarif normal ?
 
Cela me rappelait qu’avant 1948 le français était la langue des administrations de communication : la poste, les chemins de fer. Ainsi la gare centrale de Sofia porte toujours sur sa façade d’entrée l’indication en bulgare et en français ( Gare centrale), alors que la gare routière ouverte à côté en 2003 porte sur son fronton, en lettres lumineuses, l’indication Bus station. Et les monuments antiques les plus anciennement conservés, tels la porte du rempart romain d’Hissarya, les vestiges romains de Sofia mis à jour avant 1948, par exemple, sont présentés par une plaque à double inscription, une en bulgare et l’autre dans un français parfois un peu gauche.
 
Le 17 septembre 2001, notre bus roulait vers Kazanlak. C’était peu après les attentats contre le World Trade Center, et tous, Bulgares comme Français, nous guettions les moindres nouvelles. Constantin, notre chauffeur, laissait la radio ouverte. A un moment, nous avons entendu un artiste dire un texte, vraisemblablement un poème, et Constantin montra son avant-bras à la guide bulgare, assise à côté de lui : l’écoute de ce poème de Yavorov lui donnait la chair de poule ! A l’occasion d’un autre voyage, alors que nous traversions le cimetière de Koprivchtitza, notre guide nous arrêta devant la statue de la mère de Dimtcho Debelianov et nous récita lentement le poème que le poète, sur le front de Grèce où il combattait, consacrait au souvenir de sa maison natale et de sa mère ; la musique des mots en était si belle que je lui demandai de m’en faire la traduction, ce qu’elle fit pendant la nuit, non sans mal m’avoua-t-elle. A mon retour en France, je la comparai avec celle publiée dans l’Anthologie de la Poésie bulgare : elle était infiniment plus fluide que celle de la traductrice patentée, et depuis je lis chaque fois, pour les touristes français, cette traduction devant la même statue, et avec la même émotion.
 
Plus tard, je devais découvrir un autre poème de Dimtcho Debelianov écrit alors qu’il combattait face à l’armée grecque et à notre armée d’Orient :
 
Qu’il est étrange dans le tumulte de ce sinistre orage,
Où tous ne font qu’un et chacun est si seul,
De se rappeler, de murmurer un vers qui pleure
Dans les douces élégies de Francis Jammes.
( trad. Nikolaï Dontchev)

Mon amie Bistra Atanassova, qui m’a fait découvrir Debelianov est ingénieur agronome, auteur d’une thèse de doctorat sur la tomate.
Je me souviens aussi de la demande étonnante d’une amie commune, Nasya Tomlekova, ingénieur biologiste à Plovdiv : elle m’avait gentiment conduit avec sa voiture au sanctuaire thrace de Starosel, qui venait tout juste d’être ouvert au public en ce printemps 2003, et dans la ville d’Hissarya pour voir sa remarquable enceinte romaine. Comme je lui demandais ce que je pourrais lui envoyer de France pour lui témoigner ma gratitude, quelque chose qui lui fasse vraiment plaisir, elle me répondit : Un livre de poèmes d’Alain Bosquet. Et à mon retour, j’ai fait la razzia des œuvres d’Alain Bosquet sur les rayons Poésie d’une grande librairie parisienne.
 
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