Senghor : Un Sage en Afrique
(Francophonie et raison d'espérer)

et "l’appel de saint Louis"
 

Bernard DORIN, Ambassadeur de France, président d’honneur du cercle Richelieu Senghor de Paris

Un sage? Oui, SENGHOR le fut dans les deux sens du mot et pleinement: à la fois savant et sage.

Dans un continent qui a connu, hélas, tant de dictateurs sanguinaires: IDI AMIN DADA, MENGISTU, BOKASSA, MACIAS N'GEMA, HABRE, TAYLOR, MOBUTU et bien d'autres, il a établi au Sénégal la démocratie, la bonne gouvernance, l'honnêteté, la paix civile.
Dans un continent marqué par la permanence des coups d'état, il a laissé le pouvoir à 74 ans de son plein gré, ce qui lui a valu le titre de « CINCINNATUS de l'Afrique ».

Ayant eu la chance de le rencontrer à trois reprises entre 1964 et 1975 je puis dire que parmi les maux qui accablent l'Afrique, deux d'entre eux l'affectaient particulièrement: les conflits au sein du continent ainsi que la « balkanisation ».
 
En Afrique, les conflits armés peuvent être internationaux, comme ceux qui ont opposé l'Ethiopie à la Somalie ou, plus récemment, à l'Erythrée, mais ils sont, dans la grande majorité des cas internes. Ce sont en général de véritables guerres civiles dues à des différends de nature presque toujours ethno-linguistique. Ces derniers conflits s'expliquent par le découpage arbitraire de l'Afrique subsaharienne en Etats séparés par des frontières artificielles, issues des limites administratives tracées par un colonisateur français, britannique, belge ou portugais qui ignorait totalement l'emplacement des peuples.
 
Quant à la balkanisation, elle se manifeste par l'existence actuelle d'une cinquantaine d'Etats sur le continent et dans l'océan indien. Evidemment, cette balkanisation, dont la responsabilité semble incomber tant aux anciens colonisateurs qu'aux élites africaines, est catastrophique pour l'Afrique dans la mesure ou elle empêche toute politique à l'échelle continentale. C'est ainsi que des politiques fractionnées dans des domaines aussi vitaux que l'économie, la démographie ou la santé publique, ne peuvent aboutir qu'à l'incohérence et, en définitive, à l'échec. Par exemple, si un Etat conduit une politique d'éradication de l'anophèle paludéen alors que l'Etat voisin ne fait rien, le résultat final est nul, les moustiques ne connaissant pas de frontières!

L’APPEL DE SAINT LOUIS

J'ai souvent et longuement réfléchi à ces deux préoccupations essentielles exprimées devant moi par le Président SENGHOR et il m'est venu une idée que je voudrais vous soumettre sous la forme d'une proposition : celle de la création d'un « Conseil des sages pour l'Afrique ».
 
Il s'agirait de réunir, dans une instance non permanente mais occasionnelle, des personnalités africaines (pas uniquement d'anciens chefs d'Etat) réputées universellement pour leurs sagesse, leurs honnêteté et leurs désintéressement.
C'est évidemment le Président SENGHOR qui eut été tout désigné pour présider une telle instance. Lui disparu, il pourrait être fait appel à NELSON MANDELA qui choisirait lui-même les premiers titulaires du Conseil, ce dernier se renouvelant ensuite par cooptation. Un secrétariat général léger organiserait les réunions dans des villes africaines choisies en fonction des circonstances.

Le Conseil des Sages aurait deux taches essentielles:
1° Arbitrer les conflits entre les états et les conflits entre les factions en cas de guerres civiles.
2° Recommander des politiques communes et concertées pour les grands domaines de l'économie, de la culture, de l'enseignement, du contrôle des naissances, de la santé publique, de la lutte contre la sécheresse, de l'urbanisation, des libertés publiques, de l'environnement etc

Ces deux taches: prévention et solution des conflits d'une part, et détermination de politiques communes d'autre part, ne sont pas accomplies (ou très imparfaitement) par « l'Union africaine »(U.A.) qui n'est qu'une union d'Etats incapables par nature de transcender les intérêts purement nationaux.

Bien entendu, dans le régime de souveraineté des Etats, qui demeure pour longtemps encore la norme internationale, les résolutions du « Conseil des sages » ne seraient que des recommandations qui ne sauraient s'imposer juridiquement aux différents Etats du continent africain. Néanmoins, il est permis d'espérer que le prestige des Sages serait tel qu'il deviendrait difficile pour les Etats d'ignorer leurs recommandations.

C'est délibérément que j'ai choisi SAINT-LOUIS, la veille capitale historique, pour lancer modestement cet appel à l'AFRIQUE qui pourrait prendre le nom d’« appel de SAINT-LOUIS », la première réunion du Conseil se tenant symboliquement à SAINT-LOUIS.
En définitive, dans ce que MAC LUHAN appelle le « village planétaire », c'est à dire le monde, l'Europe voisine ne peut absolument pas se désintéresser de l'Afrique. Contribuer efficacement au développement de l'Afrique est non seulement son devoir mais aussi son intérêt bien compris. On le sent bien quand on pense au problèmes soulevés par les migrations de l'Afrique noire vers l'Europe. Les destins de l'Afrique et de l'Europe ne sont pas séparables: ce qui affecte l'Afrique affectera tôt ou tard l'Europe et le monde.
 
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