« QUELLES PRIORITES POUR LA FRANCOPHONIE AUJOURD’HUI ? »

Par Pierre-André WILTZER

Ancien Ministre de la Coopération et de la Francophonie

 

Conférence-débat organisée le mardi 13 mai 2014

au Sénat par le Cercle Richelieu-Senghor de Paris

 

 

Le mot « francophonie » recouvre deux significations différentes :

  • La francophonie, c’est d’abord l’ensemble des personnes qui, dans le monde, connaissent et pratiquent la langue française. Les linguistes diraient que ce sont les locuteurs.

Par extension, on évoque, à travers ce substantif de « francophonie » l’espace que représentent les pays francophones. Mais cette notion est beaucoup moins rigoureuse. Il existe en effet des pays dans lesquels coexistent plusieurs langues officielles ou langues réellement pratiquées. Et surtout, il y a hélas de nombreux pays dont la langue officielle est le français mais dont les systèmes éducatifs n’ont pas les moyens de délivrer l’éducation de base en français à tous les enfants.

  • L’autre sens du mot « Francophonie », avec un grand F, est strictement institutionnel : il désigne l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) qui réunit à ce jour 77 états, en qualités de membres, de membres associés et d’observateurs.

J’évoquerai ces deux aspects de la francophonie en m’efforçant de répondre à quelques questions et en formulant quelques propositions.

I – La première question est la suivante : le français est-il une langue internationale et pourquoi ?

L’histoire des civilisations nous apprend qu’une langue se répand et s’impose en fonction de la puissance et de l’influence du pays auquel elle appartient. Puissance le plus souvent militaire, à travers des conquêtes, et aussi influence économique.

Dans l’Antiquité, l’Empire Romain a permis, pendant des siècles, de diffuser dans un immense espace le latin, qui imprègne nombre de langues européennes. Pas seulement celles qu’on appelle les « langues latines » mais aussi l’anglais, où une grande proportion des mots ont une racine latine.

Plus tard, l’expansion de la langue arabe a accompagné les conquêtes des armées musulmanes dans de vastes régions du monde, notamment au Proche Orient et en Afrique.

A l’époque moderne, entre le 17e et le 19e siècles, l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre et la France, puissances économiques, commerciales et militaires, se sont installées dans de nombreuses régions du monde, en y apportant des colons mais aussi leur langue.

A cet égard, il est intéressant de noter que la France a connu deux phases bien distinctes dans son expansion hors de ses frontières : la première, aux 17e et 18e siècles, en Amérique du Nord. Ce fut la grande aventure de « la Nouvelle France » en Amérique du Nord, qui a duré plus de deux siècles et dont nos cousins québécois sont les héritiers ; la seconde au 19e siècle, principalement en Afrique et dans la péninsule indochinoise. C’est évidemment en Afrique que la présence française a laissé le plus de traces et c’est ce qui peut assurer, en vérité, à la langue française son statut de langue internationale.

Au-delà du cas de la France, on peut donc dire que ce sont les politiques de conquête, de colonisation et d’expansion territoriale d’un certain nombre de pays qui ont permis à leurs langues et à leurs cultures d’acquérir une dimension internationale.

Il y a certes des langues qui sont parlées par un grand nombre de personnes - le chinois mandarin, par exemple - mais elles n’ont pas, ou pas encore, le même degré de diffusion internationale que les langues que j’ai évoquées.

II – La deuxième question, qui découle directement de la brève analyse historique qui précède, est la suivante : comment une langue internationale peut-elle conserver son influence dans le monde d’aujourd’hui et de demain ?

C’est une évidence de dire que nous vivons aujourd’hui et nous vivrons plus encore demain dans un monde où les nouvelles technologies de l’information favoriseront l’uniformisation des échanges, des produits et aussi des moyens d’expression, tout cela au profit d’une langue dominante, portée par la principale puissance économique de notre époque, c’est-à-dire l’anglo-américain.

Que faire en face de un « rouleau compresseur » qui menace d’effacer les identités culturelles et linguistiques qui sont une des richesses du monde, tout comme la biodiversité ? C’est là qu’il faut s’intéresser à un autre facteur déterminant dans l’histoire de l’humanité et des cultures : le facteur démographique.

En effet, les langues qui vont pouvoir résister à l’anglo-américain, ou du moins coexister durablement avec lui, sont celles qui seront parlées par un grand nombre de locuteurs, et pas seulement dans une seule région du monde.

Dans cette compétition, le français a des atouts. D’après les études menées par l’OIF et par divers spécialistes, le français est parlé dans 32 pays ; il est langue officielle (seule ou parfois « co-langue officielle » avec une autre langue) dans 29 pays. Sur ce total, 18 pays sont situés dans l’Afrique sub-saharienne. Cela démontre que l’avenir de la langue française comme langue internationale se jouera sur le continent africain.

C’est là que le facteur démographique prend toute son importance. L’Afrique sub-saharienne compte aujourd’hui plus de 800 millions d’habitants. Les démographes prévoient qu’en 2050 (une échéance qui n’est pas éloignée) ce nombre va plus que doubler, en raison de l’explosion démographique de cette partie du monde. Il atteindra près de 2 milliards d’habitants (plus que l’Inde et plus que la Chine à la même période). L’Afrique francophone connaîtra la même progression, ce qui conduit certains démographes à estimer qu’en 2050 le total des francophones dans le monde pourrait se situer, selon les sources, entre 500 et 700 millions de personnes tout compris (sur une population mondiale qui sera de l’ordre de 9 milliards d’habitants à cette échéance).

Cela peut paraître une perspective encourageante, à première vue du moins, car cela montre que la langue française pourrait atteindre une « masse critique » qui lui permettrait de rester une langue pratiquée par un grand nombre de locuteurs, qui seront aussi des consommateurs et des producteurs non seulement de produits commerciaux mais aussi de produits culturels, qui font qu’une langue reste vivante, attractive et féconde.

Toutefois on commettrait une grave erreur si l’on se contentait des chiffres globaux que je viens de citer et si l’on se bornait à attendre que la croissance démographique fasse son œuvre. Certes 500 à 700 millions de francophones, c’est rassurant, mais il faut pousser l’analyse plus loin et se demander ce que l’on entend exactement par « francophones ».

C’est là qu’il faut distinguer d’une part ceux dont le français est la langue maternelle (la plus enracinée dans la culture de l’individu) ou du moins la langue première (celle de la première « socialisation », apprise dès l’école primaire) et, d’autre part, ceux dont le français est la langue seconde (apprise un peu plus tard pour permettre les échanges professionnels et sociaux) ou encore une langue étrangère servant seulement à communiquer avec les étrangers.

Selon les cas, l’enracinement du français et l’attachement des individus à cette langue sont naturellement très différents. Il faut donc prendre avec précaution le chiffre global des francophones, tel qu’il est comptabilisé dans les statistiques globales que j’ai citées.

La résistance du français à la concurrence d’autres langues n’est évidemment pas la même dans les différents cas que je viens d’énumérer. J’ai dit que le continent africain était potentiellement le principal réservoir de la langue française. Mais l’observation que je viens de faire sur l’enracinement du français et son appropriation réelle par la population des pays considérés comme francophones conduit à s’intéresser de près à la situation du français en Afrique francophone.

Or, nous savons que les pays africains francophones rencontrent, parmi d’autres problèmes liés à leur niveau de développement, de sérieuses difficultés en matière d’efficacité de leurs systèmes scolaires : proportion importante d’enfants non-scolarisés ou mal scolarisés, manque d’enseignants, crédits insuffisants pour les rémunérer convenablement et régulièrement, manque d’équipements scolaires, manque de fournitures scolaires, qualité insuffisante de l’enseignement.

Tout cela conduit à relativiser le nombre global des « francophones réels ». le seul qui compte réellement.

A la date d’aujourd’hui, l’OIF évalue à 220 millions le nombre des francophones (incluant les populations des pays membres de l’Organisation mais aussi une estimation des francophones vivant dans des Etats qui ne sont pas membres). Ce total comprend donc à la fois les francophones au sens strict, c’est-à-dire ceux qui sont capables de faire face en français à toutes les situations de communication courante, et les « francophones partiels » qui n’ont qu’une connaissance réduite en français. Si l’on ne prend en compte que les « francophones réels », leur nombre tombe à environ 130 millions. Et si rien ne change, l’évaluation de 500 à 700 millions de francophones à l’horizon 2050 devrait être considérablement réduite. Il est clair que, dans ce cas, la capacité de résistance du français comme langue internationale serait dangereusement affaiblie.

Cela me conduit à un constat, qui est au cœur du message que je voudrais vous communiquer ce soir : l’enjeu de la survie du français comme langue internationale réside en réalité dans l’éducation des populations d’Afrique francophone. Autrement dit, la formidable croissance démographique de l’Afrique francophone dans les 30 ou 40 ans à venir est une chance à saisir, mais cela implique une mobilisation de moyens importants, dans la durée, pour aider les pays africains francophones à se doter de systèmes éducatifs efficaces. C’est dire qu’à côté du facteur démographique, il y a le facteur essentiel de la volonté politique.

Si les pays francophones qui en ont les capacités, à commencer par la France, veulent assurer l’avenir de leur langue, il faut faire du développement de l’éducation la priorité et concentrer sur l’Afrique francophone le maximum de moyens. Or nos partenaires africains le demandent.

Une anecdote à ce sujet : en août 2002, représentant la France en qualité de Ministre de la Coopération et de la Francophonie aux cérémonies de la fête nationale du 15 août à Brazzaville, au Congo, j’ai eu un entretien avec Joseph Kabila, qui venait d’être désigné comme Président de la République Démocratique du Congo (RDC), dans le cadre du « régime de transition » mis en place par les accords de Pretoria et de Sun City mettant fin à la guerre civile qui déchirait ce pays. C’était la première fois qu’un membre du Gouvernement français le rencontrait et on ne disposait guère d’informations à son sujet. Le Président Jacques Chirac m’avait même fait état d’une rumeur selon laquelle il ne maîtrisait pas bien la langue française…

J’ai pu constater immédiatement que cette rumeur était totalement fausse. Mais l’essentiel n’est pas là. Après plus d’une heure d’entretien en tête à tête, consacrée à la situation en RDC et aux perspectives de reconstruction de ce pays, au moment où j’allais prendre congé, il m’a retenu en me disant : « Si vous avez encore un moment, Monsieur le Ministre, je voudrais vous parler de la francophonie ». Et il m’a demandé de transmettre au Président Chirac son appel pour que la RDC puisse recevoir toute l’aide possible de la France et des Etats membres de l’OIF afin d’enseigner le français dès l’école élémentaire à tous les enfants de son pays. En raison de l’absence d’un système éducatif digne de ce nom, m’a-t-il expliqué, seule une petite minorité de Congolais parlent le français. La majorité d’entre eux ne pratiquent que l’une des 300 langues locales du pays, ce qui les prive de l’accès à bien des savoirs et ce qui nuit à l’unité du pays. Il a conclu par ces mots que j’entends encore : « Si vous nous aidez à bâtir notre système éducatif, il y aura à terme 80 millions de vrais francophones au Congo, et nous serons le premier pays francophone du monde, devant la France ! ».

Ce qui me fait dire que l’effort en matière d’éducation en français dans les pays africains dits francophones, doit porter en priorité sur la RDC, qui compte aujourd’hui plus de 70 millions d’habitants et qui en comptera à elle seule 150 millions dans vingt ou trente ans.

Certes, les moyens financiers et les compétences à mobiliser sont considérables. Ils dépassent les capacités de la France et même des autres principaux bailleurs de fonds membres de l’OIF (Canada, Québec, Belgique, Suisse). Ces pays doivent certes s’impliquer eux-mêmes davantage dans le financement et la réalisation d’un plan de développement de l’éducation, mais ils doivent aussi et surtout aider nos partenaires francophones africains à accéder à des financements internationaux qui existent et qui sont importants. Ce qui serait à notre portée.

Je me réfère ici au programme international « Education pour tous », placé sous la responsabilité de l’UNESCO et financé par la Banque Mondiale. Il a pour objectif d’assurer l’enseignement élémentaire à tous les enfants dans la langue nationale officielle de leur pays.

Mais pour accéder aux financements et à l’aide technique de ce programme, les pays candidats doivent présenter des projets très élaborés qui nécessitent le recours à des experts et à des compétences dont ils ne disposent que rarement chez eux.

C’est pourquoi je pense que la France et l’OIF pourraient concentrer leur aide sur la mise à disposition des pays africains francophones d’équipes de spécialistes qui pourraient les aider à élaborer leurs projets et à les présenter conformément aux procédures complexes qui sont propres aux organisations onusiennes et à la Banque Mondiale. Aujourd’hui, une grande partie des financements sont captés par des pays asiatiques.

Par ailleurs, on pourrait recourir davantage qu’on ne le fait au développement d’initiatives privées en matière d’éducation et de formation professionnelle, sur le modèle d’un certain nombre d’expériences qui ont fait la preuve de leur efficacité.

Je pense que l’OIF serait le cadre naturel pour coordonner des actions comme celles que je viens d’évoquer brièvement. C’est sa vocation première de réunir les francophones et de promouvoir dans le monde la langue française, les cultures et les valeurs qu’elle porte.

Encore faut-il qu’on lui en donne les moyens financiers et politiques.

III – Ce qui me conduit à parler de la Francophonie avec un grand F, c’est-à-dire de l’OIF.

Je tiens avant tout à rendre hommage au Président Abdou DIOUF, Secrétaire général de l’Organisation, au travail remarquable de Clément DUHAINE, son Administrateur, et des équipes de l’OIF. J’éprouve un grand attachement personnel à cette organisation et à sa mission.

Mais l’OIF est-elle en mesure aujourd’hui d’assumer une mission comme celle que j’ai évoquée ? En fait deux obstacles principaux sont sur sa route :

  • Les moyens financiers, bien sûr (or son budget annuel n’est que d’environ 80 millions d’euros)

  • Mais plus encore, elle doit faire face à un problème institutionnel : l’OIF est en vérité victime de son succès c’est-à-dire de l’accroissement du nombre des Etats membres, associés et observateurs : 77 aujourd’hui. Cette situation est compliquée par le fait que l’OIF n’est pas dotée de procédures internes de décision très efficaces et que la pratique est celle du consensus. Il est clair que tous ces pays n’ont pas la même approche de la francophonie, la même motivation pour s’engager à fond dans une grande opération comme celle dont j’ai parlé. Ce qui peut entraîner une dilution de la volonté politique collective.

 

L’OIF est confronté à une dialectique qui est aussi celle de l’Union Européenne : c’est celle de la difficile conciliation voire de la contradiction entre l’élargissement et l’approfondissement.

 

Plus il y a d’Etats membres, plus il devient difficile de définir des priorités communes, et en premier celle de la promotion active de la langue française, et de mobiliser les partenaires sur ces priorités en y consacrant les moyens nécessaires.

En Europe, on a fini par trouver une solution, en introduisant dans les traités qui régissent le fonctionnement de l’Union la possibilité, pour un certain nombre d’Etats membres volontaires, de constituer des « coopérations renforcées » leur permettant d’aller plus loin dans la réalisation de certains objectifs, avec des règles et des moyens spécifiques. Je pense qu’un dispositif comparable devrait être envisagé pour l’Organisation Internationale de la Francophonie.

Mettre en place un « groupe de coopération renforcée », comprenant en particulier le « noyau dur » des pays francophones dont la langue nationale est le français, pour porter un grand programme éducatif en Afrique, mobiliser tous les moyens imaginables, agir de façon coordonnée dans toutes les instances internationales (l’ONU et ses agences, la Banque Mondiale etc….) me paraît être la seule solution à la mesure de l’enjeu, qui est celui de l’avenir de la langue française.

« Quelles priorités pour la francophonie ? »

Vous l’avez bien compris : pour moi il y en a une qui domine toutes les autres, c’est le développement massif et généralisé de l’éducation en français dans l’espace francophone mais avant tout dans l’Afrique francophone.

Avec une Afrique francophone qui le serait réellement, la langue française serait assurée des gros bataillons qui sont indispensables à toute langue internationale. L’Afrique francophone serait alors ce qu’est l’Amérique latine pour l’espagnol.

Avec l’éducation viendront de toute façon d’autres avancées capitales : le renforcement de la démocratie, le développement économique, le rayonnement culturel de chacun des pays concernés etc…

Il y a aussi d’autres fronts directement liés à la diffusion internationale du français et sur lesquels il faut prendre l’offensive .Je me borne à citer certains d’entre eux :

 

  • Celui d’Internet et des réseaux sociaux où la présence du français n’est pas, et de loin, ce qu’elle devrait être ;

  • Celui de l’utilisation de la langue française dans les organisations internationales, à commencer par l’ONU et ses grandes agences, mais aussi dans les Institutions Européennes. En effet, bien qu’elle soit l’une des langues officielles de ces Organisations, en pratique on assiste à un recul régulier de son utilisation ;

  • Et on pourrait allonger la liste

 

Mais pour rester dans la métaphore militaire, ce qui permet de gagner, je le redis, ce sont de gros bataillons bien formés et dirigés par des chefs ayant une stratégie claire et une volonté inébranlable. C’est ce que je souhaite à la francophonie !