Les actes du Colloque 2002 du Cercle Richelieu-Senghor
                                     Discours d'ouverture par M. Paul Sabourin 

Mesdames, messieurs,
Chers amis,

Le Président du Cercle Richelieu Senghor de Paris est heureux de vous accueillir si nombreux, pour rendre hommage au grand homme que fut Léopold Sédar Senghor, dont la mémoire brillera sans doute fort longtemps encore dans l'esprit et le coeur des peuples du monde, à commencer par ceux du Sénégal et de la France.

Je salue les Ambassadeurs africains, et notamment M. Diop, Ambassadeur du Sénégal en France, mais aussi M. l'Ambassadeur de Côte d'Ivoire et tous les autres Ambassadeurs africains et d'autres pays qui sont présents et tous ceux qui admiraient le Président Senghor.

Je salue Messieurs les Ministres, Messieurs les Académiciens, Messieurs les Membres de l'Institut, mes chers collègues de l'Université et M. l'Administrateur général de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie qui nous font l'honneur d'être là aujourd'hui, ainsi que M. le Délégué général de la Communauté française de Belgique Wallonie Bruxelles. Je salue M. l'Ambassadeur de Suisse, la famille Senghor, qui est représentée par quatre personnes, M. l'Ambassadeur de Bosnie Herzégovine.

Je remercie aussi toutes les personnalités qui sont venues, qui sont présentes aujourd'hui pour un événement aussi important que nous allons vivre ensemble. J'ai reçu une lettre de la part du Président de la République M. Jacques Chirac, qui s'excuse de ne pas pouvoir être là ce soir, et les témoignages de sympathie envers nous de Mme Carrère d'Encausse, M. le Premier Ministre Pierre Messmer, M. le Cardinal Lustiger, M. le Cardinal Etchegarray, M. le Ministre Charasse et de beaucoup de parlementaires...

Je remercie les journalistes de la presse écrite, de la presse audiovisuelle, de la presse télévisuelle, notamment sénégalaise, qui vont rendre compte de cet événement, premier sous cette forme depuis la disparition de celui que nous honorons aujourd'hui.
En ma qualité de Président du Cercle Richelieu Senghor de Paris, il m'est apparu, en effet, qu'il fallait honorer le plus vite possible la mémoire du grand disparu; je suis vraiment satisfait de voir combien le Cercle a réuni d'auditeurs et de personnalités, et de personnalités qui ont accepté avec facilité et joie de participer à cet hommage que nous rendons à notre grand disparu.

Qu'il me soit permis, en guise d'ouverture de ce Colloque, de donner mes raisons personnelles de rendre hommage à Léopold Sédar Senghor pour mieux expliciter ensuite les raisons communes qui sont les nôtres d'être aujourd'hui fiers.
Les raisons qui me sont personnelles de rendre hommage au Président Léopold Sédar Senghor, tiennent en quatre rencontres avec lui.

Ma première rencontre avec lui fut académique ; j'étais étudiant à l'Institut d'Etudes Politiques de Bordeaux, poursuivant en même temps mes études de droit, lorsque je suivis une conférence de méthode, comme on disait alors, sur la littérature francophone africaine. C'était un enseignement nouveau, mais fort suivi, car la ville de Bordeaux a toujours eu la vocation, vous le savez, d'accueillir des étudiants africains, qui venaient nombreux. C'est en suivant l'enseignement dont je viens de parler que j'ai découvert, non seulement Chants d'ombre, mais des textes politiques engagés, sur notamment l'Eurafrique, sur la situation de la France et celle de la France en Europe, et, dans ces textes qu'on nous donnait à étudier, il y avait des explications sur " l'Union européenne", les mots sont de lui, qui font forcément penser à ce qu'est aujourd'hui l'Union Européenne. Quelle divination!
Je ne me doutais pas que j'allais rencontrer, quinze ou vingt ans après, Léopold Sédar Senghor, cette fois en chair et en os.
En 1974, j'étais Conseiller de Pierre Abelin, Ministre de la Coopération, et le Président de la République de l'époque, Valéry Giscard d'Estaing, avait voulu que nous allions à la rencontre de tous nos partenaires africains, pour les interroger à travers l'envoi de ce qu'on appelait " les missions de dialogue ". C'est lors de la première mission que j'ai accomplie, avec l'Ambassadeur Hessel, qui était aussi le collaborateur du Ministre, que nous avons rencontré Léopold Sédar Senghor, après avoir dialogué d'abord avec ses Ministres; et nous voici donc, nous retrouvant dans le palais, discutant du résultat des rencontres avec ces divers Ministres. Là je fus frappé, pour la première fois, de la vivacité, malicieuse parfois, du Président Léopold Sédar Senghor; je fus frappé de le voir, de l'entendre exprimer des opinions qui, parfois, ne correspondaient pas à celles qu'avaient exprimées ses propres Ministres et, dans ces cas là, il le faisait en commençant sa phrase par ceci: " je pense qu'il faudrait dire plutôt cela... ". C'était un régal de le voir disséquer les contributions, les remarques des uns et des autres, et leur apporter des nuances, voire des rectifications.
J'avais été chargé de rédiger le rapport dit " Abelin " sur la Coopération et, lorsqu'il fut prêt, le Président de la République française voulut que l'on envoyât aux deux grands Chefs d'État, qu'étaient Léopold Sédar Senghor et Félix Houphouët Boigny, mon travail à l'état de manuscrit, pour que ces deux grands sages de l'Afrique pussent donner leur opinion. Je l'envoyai donc et, quinze jours après, je reçus l'information que le Président Léopold Sédar Senghor m'attendait, moi seul, à son palais, pour discuter de mon travail.

Je fus, vous le pensez, flatté, mais en même temps fort inquiet, et je me retrouvai face à lui, seul cette fois, en compagnie de notre Ambassadeur. Une fois de plus, je fus frappé par sa vivacité intellectuelle, le mordant tranquille qu'il pouvait développer, au service d'une culture, qui permettait au nègre et au fervent de la culture française, de porter ses jugements sur l'ouvrage que j'avais écrit, qu'il avait lu et étudié entièrement. À un moment donné d'ailleurs j'avais trente sept ans à l'époque il m'a dit avec un brin de malice: " Vous savez, mon cher jeune collègue, qu en Afrique, on ne connaît bien les choses quâprès un certain âge!"
C'était dit avec un très joli sourire, et j'ai beaucoup aimé.

Je devais retrouver Léopold Sédar Senghor, une fois encore, lorsqu'il a accepté de parrainer notre Cercle, qui s'appelait seulement alors " Cercle Richelieu ". J'étais Vice Président en 1985, lorsque nous l'avons invité au Cercle, et j'ai eu l'occasion, il y a une photo qui le montre, de bavarder avec lui, très longtemps, en nous mettant un peu à part. Je me souviens très bien qu'il m'avait parlé de son plaisir de s'exprimer dans cette langue merveilleuse qu'était le français et de sa joie de se trouver à l'Académie française, où il estimait qu'il serait utile, à juste titre.

De ces rencontres, j'ai gardé le souvenir personnel d'un Léopold Sédar Senghor, rigoureux n'était il pas grammairien? ayant le goût absolu de la légalité, ce qui n'est pas pour déplaire au Professeur de droit que je suis, manifestant de plus une immense ouverture d'esprit.
C'est en ce sens que je vais rapidement expliciter les raisons communes, que sont les nôtres, d'être fiers. D'abord, parce que c'est le " Cercle Richelieu ", maintenant " Senghor " qui vous reçoit aujourd'hui au Palais du Luxembourg. Pourquoi " Richelieu Senghor " ? Je vous dois une explication: le Cercle Richelieu, les Cercles Richelieu ont été créés au lendemain de la dernière guerre par des Canadiens francophones; et il s'agissait, il s'agit encore aujourd'hui d'ailleurs, de réunir quarante personnalités, qui agissent en faveur de la langue française, à l'instar de la célèbre maison fondée par Richelieu. Le Cercle Richelieu de Paris fut fondé en 1971 par Jean Vinant, qui m'a chargé de présenter ses excuses de ne pas être là aujourd'hui. Lorsque Léopold Sédar Senghor fut accueilli par l'Académie française, le 29 mars 1984, notre Président de l'époque, Simon Pierre Nothomb, eut l'idée géniale de lui demander de nous parrainer, cela pour trois raisons: parce que Léopold Senghor était un Africain écrivant en français, puis parce que le Cercle Richelieu défendait les valeurs francophones, et enfin parce que le continent africain, nous le savons bien, est le pôle essentiel de la Francophonie.

Aussi, Léopold Sédar Senghor accepta t il tout de suite de parrainer notre " académie " en ajoutant, toujours avec malice, qu'il y mettait une condition, que nous passions de quarante à quatre vingts membres, en gardant les mesures de sélection draconiennes que nous avions instaurées. Ainsi fut fait, vive Léopold Sédar Senghor!

Il y a d'autres raisons aussi d'être fiers. Il y a dans cette salle des anciens élèves de Léopold Sédar Senghor, lorsqu'il était professeur au lycée René Descartes de Tours et au lycée Marcelin Berthelot de Saint Maur, jeune agrégé de grammaire qu'il était en 1935, rappelez vous. C'est une grande fierté pour eux et pour nous de les voir aujourd'hui et de constater leur fidélité à ce grand maitre qu'a été Léopold Sédar Senghor, qui leur enseignait la littérature et la langue françaises. Je les remercie et je les salue avec émotion.
Il y a encore dans cette salle des responsables d'associations, notamment en province, qui ont pour objet de célébrer tel ou tel aspect de la personnalité protéiforme de Léopold Sédar Senghor. Il y en a une, notamment, qui a conjugué la personnalité de Léopold Sédar Senghor avec le respect des Droits de l'Homme: c'est tout à fait juste, car Léopold Sédar Senghor a laissé son pays, le Sénégal, après qu'il l'eut rendu célèbre, sinon exemplaire, du moins en état de réelle démocratie, c'est à dire, pour moi, avec des élections libres et une alternance librement acceptée; et le Sénégal, en ce sens, est une véritable démocratie, qui peut servir d'exemple, non seulement en Afrique, mais dans bien des pays, sur bien des continents, où ne règnent pas ces règles, pourtant simples que je viens d'énumérer; parce que ce sont des règles simples, elles sont sans doute difficiles à mettre en oeuvre. Quel exemple a donné le Sénégal, récemment, en observant le respect d'une élection et en pratiquant, dès lors, une alternance sans ambiguïté! M. l'Ambassadeur, cher ami, M. Diop, vous pouvez être fier de votre pays, le Sénégal, vous pouvez être fier de votre patrie.

Nous pouvons encore être fiers, des personnalités prestigieuses qui ont accepté de participer à cet éloge, à cet hommage que nous allons rendre à Léopold Senghor. Ils font fait avec tant de promptitude, avec tant de gentillesse et d'amitié que je suis très touché, je tiens à les remercier du fond de mon coeur d'être présentes aujourd'hui. Toutes ces personnalités qui vont parler ont un lien avec Léopold Sédar Senghor, lien concret, lien magique; tous, en tout cas, ont connu une ou plusieurs facettes du grand Senghor. En vérité, ils sont de prestigieux témoins, qu'ils soient encore remerciés.
Dois je ajouter qu'une lecture sera faite du célèbre poème de Senghor, Le Message, par M. Diatta, un étudiant sénégalais en doctorat. Nous écouterons, pour terminer, la voix de Léopold Sédar Senghor, nous chantant Femme noire... L'hommage d'aujourd'hui s'adresse à Léopold Sédar Senghor, au parlementaire français qu'il fut, et, ô combien! à celui qui a voulu la liberté du continent africain, mais sans violences, au socialiste, opposé à tout totalitarisme, à l'humaniste qui voulait le rapprochement des peuples par le dialogue social et culturel, au poète qui a chanté sa terre, qui a chanté son pays dans une langue française admirable, et enfin à l'élu de l'Académie française.
Il me reste un message à vous délivrer, c'est celui de Mme Léopold Sédar Senghor, qui m'a écrit pour me remercier d'avoir organisé ce colloque, qui s'excuse pour raison de santé de ne pouvoir venir, mais qui a tenu à nous dire à tous, à travers moi, qu'elle serait présente par la pensée, à l'hommage que nous rendons aujourd'hui, à son mari. Merci !

C'est donc avec beaucoup de dignité que nous allons procéder à cet éloge de Léopold Sédar Senghor, avec les personnalités présentes.

M. Paul Sabourin
 
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