M.André PARANT
Ambassadeur de France au Sénégal

à l’occasion du Colloque « Senghor et la Francophonie »,
organisé par le Cercle Richelieu-Senghor de Paris à Dakar

Monsieur le Ministre de la Culture,
Madame la Présidente du Cercle Richelieu Senghor,
Mesdames, Messieurs, Chers amis Sénégalais et Français, mais aussi Canadiens, Libanais, membres de la grande famille francophone,

Je voudrais tout d’abord dire tout le plaisir que j’éprouve, Monsieur le Ministre de la Culture, à procéder à vos côtés à l’ouverture de ce colloque consacré à « Senghor et la Francophonie », et féliciter le Cercle Richelieu Senghor de Paris, qui en a pris l’initiative.
On a, bien entendu et comme il se doit en cette année Senghor, beaucoup évoqué la grande figure du poète-Président au cours des derniers mois. On a beaucoup débattu et écrit sur lui. Sur sa vie, sur son œuvre, sur son héritage. Celui de l’homme de lettres et celui de l’homme politique.

Tout a-t-il été dit pour autant sur cette personnalité hors normes, au destin extraordinaire ? Evidemment non, et le choix du sujet retenu pour ce colloque est à mon sens particulièrement pertinent. Car examiner la contribution de Senghor à la création et à l’émergence du projet francophone, étudier la part qu’il prit à cette grande aventure, c’est selon moi aller au fond des choses, c’est à dire au fond de l’homme, de sa pensée, de sa vision du monde. C’est se rappeler que la Francophonie fut, pour lui, un moyen d’atteindre cette civilisation de l’Universel à laquelle il aspirait, une façon de promouvoir le dialogue entre les cultures et le respect de la diversité culturelle, pour favoriser la compréhension entre les hommes, la tolérance et la paix. C’est, en un mot comme en cent, rassembler en un tout cohérent les innombrables facettes d’un génie hors du commun. C’est réconcilier l’homme, le poète et l’acteur engagé de la vie politique.

Je ne ferai qu’évoquer brièvement l’histoire d’un concept -la Francophonie- dont l’invention, puis la concrétisation, doivent tant à l’Afrique. Et je le ferai en citant bien sûr Senghor : « Nous avons été trois Africains, Habib Bourguiba, Hamani Diori et moi à lancer, plus que le mot, l’idée de Francophonie… » Un Sénégalais, un Tunisien, un Nigérien donc, qui, avec la complicité d’un Cambodgien, le prince Norodom Sihanouk, ont fait le pari d’assigner à la langue française une place particulière dans la construction de cette civilisation de l’Universel à laquelle je faisais référence à l’instant.
A ces noms d’illustres chefs d’Etat, il convient d’ajouter celui du Général de Gaulle, cet autre visionnaire, qui voyait dans la Francophonie, selon son expression, un « devoir de la France ». «Le français, disait-il encore, est une langue adaptée par excellence au caractère universel de la pensée.». Senghor aimait le citer, comme il n’omettait jamais de rappeler le soutien apporté à son projet par Georges Pompidou, son condisciple à Louis-le-Grand, son ami.
Enfin, c’est à un autre géant, ministre et écrivain- André Malraux-, que reviendra l’honneur de présider, à Niamey le 17 février 1969, la première Conférence intergouvernementale des Etats francophones.
Senghor, cette « lumière noire » qu’évoquaient ses pairs, avait compris très tôt le besoin d’une union à travers la langue pour préparer, par delà des affrontements sans issue, un monde pluriel, tissé de croisements culturels et humains. Dès septembre 1966, à Québec, il déclarait que « la Francophonie ne sera plus enfermée dans les limites de l’Hexagone ». Convaincu que le dialogue culturel et la reconnaissance de chaque peuple dans sa différence sont la seule manière de résoudre les conflits sans violence, il percevait dans l’usage de la langue française par de multiples nations, le moyen d’un authentique « métissage culturel ». Ainsi le français, « ce merveilleux outil trouvé dans les décombres du régime colonial », pour reprendre ses propres termes, se verrait-il promu au rang de véhicule d’un universalisme humaniste, respectueux des identités, à la recherche de la diversité des expressions culturelles, philosophiques ou artistiques…
Dans le monde d’aujourd’hui, en proie à de multiples fractures et où les risques de confrontation se multiplient, la leçon de Senghor est plus que jamais d’actualité : l’avenir est un dialogue, et non un monologue. Il passe par un accueil de toutes les cultures, de toutes les langues, et non par l’imposition d’une seule. Il réclame de chaque homme qu’il fasse l’effort d’écouter l’autre sans renoncer à ce qui fonde son identité.
C’est le dernier message que Senghor adressa en mai 2000, l’année qui précéda sa disparition, au colloque « Africanité, Francophonie, Universalité », organisé par l’Université Paris XIII. La complexité de ses différents concepts s’y résout en une langue aussi simple et naturelle que celle qu’il a toujours parlée, précise, juste, pesée. « Les temps ont changé, disait-il, mais je continue de croire d’abord, et par-dessus tout, à l’avènement d’une culture de l’Universel qui sera fondée sur le dialogue, l’intelligence réciproque de toutes les cultures. Il ne s’agit pas de dévier la civilisation négro-africaine. Tout au contraire, il est question de l’approfondir et de bien nous enraciner en elle sans pour autant cesser de nous ouvrir aux apports fécondants des autres continents et civilisations du monde » .
Dans la perspective senghorienne, la Francophonie est une notion essentiellement culturelle, ou selon l’expression qui lui est chère, « un pôle rayonnant de la Civilisation de l’Universel ». C’est dans ce cheminement vers l’Universel, qui se fera par une série d’élargissements successifs, que la Francophonie trouve sa place et sa vocation. Ardent propagateur du rayonnement de la langue française dans le monde, Senghor voit dans le regroupement volontaire des pays ayant en commun l’usage du français « l’espoir d’une fraternité dans le respect mutuel et le dialogue des cultures ».

Le combat en faveur de la diversité culturelle, lancé et mené avec constance et détermination par Senghor va permettre à la Francophonie de faire contrepoids à la marchandisation des biens culturels et de rallier à cette cause, au-delà des pays qui la composent, l’ensemble des nations. Comme vous le savez si bien, Monsieur le Ministre, pour y avoir vous-même tant contribué, nos deux pays, le Sénégal et la France, en faisant connaître leur position dans le débat mondial des idées, ont eu un rôle moteur dans la récente adoption par l’UNESCO d’une convention sur la protection et la promotion de cette diversité.

Il s’agit d’une première historique dans les relations internationales. Cette convention consacre le droit pour chaque pays, pour chaque peuple et pour chaque culture de continuer à soutenir leurs productions nationales d’œuvres d’art, dès lors que leur survie se trouve menacée par le jeu brutal des intérêts économiques. Elle confirme que la création artistique ne peut être assimilée à un simple bien de consommation.

Monsieur le Ministre de la Culture,
Mesdames, Messieurs,

Nos sociétés modernes, disait récemment le Président Jacques Chirac lors du XIe Sommet de la Francophonie à Bucarest, « sont traversées par des forces contradictoires : au risque d’uniformité, à la peur de la dilution des identités, répond la menace du repli sur soi et de la crispation… ». Pour trouver un nécessaire équilibre, la Francophonie montre la voie. En moins d’un demi-siècle, elle a su tirer de sa propre diversité une dynamique originale de dialogue et d’ouverture. En participant au grand mouvement du monde, elle s’affirme comme une démarche pleinement moderne.

Les jeunes rappeurs sénégalais, comme Didier Awadi ou Daradji, quoiqu’en apparence très éloignés de l’esprit de mesure de Senghor, voient en celui-ci un professeur d’énergie et d’espérance… Tout dernièrement, à l’Institut Français Léopold Sédar Senghor de Dakar, ils lui ont rendu hommage en scandant ses poèmes et ses textes… Et j’ai pu constater à quel point ce nouveau mode d’expression, devenu universel, était adapté au rythme de l’écriture senghorienne et à son message. C’est un des derniers paradoxes de Senghor que d’avoir en quelque sorte « sauté » une génération pour devenir, centenaire, une nouvelle « idole des jeunes ». La Francophonie, c’est donc aussi la voix du rap.
Je terminerai par une boutade en citant le slogan aperçu sur une banderole accrochée à la poste de l’île de Gorée, lors du dernier festival « Gorée Diaspora » : « le facteur humain est notre premier facteur… ». Permettez-moi d’y voir également l’héritage de Senghor.

Je vous remercie.

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