Monsieur Joachim BITTERLICH
5 novembre 2008

Parler des relations franco-allemandes n’est pas facile : dissonances et incompréhensions sont croissantes face aux défis actuels. Que se passe-t-il dans ce couple : un malaise, une crise, un divorce ? Objectivement il est normal qu’il y ait des différences d’appréciation de l’un et de l’autre en raison de la nature des défis : la crise financière, la gouvernance française d’une Europe construite sur un modèle allemand, une politique énergétique nucléaire pour la France, antinucléaire pour les allemands, une politique de sécurité au nom de laquelle des allemands se retrouvent au Congo ! Le management des crises par la Présidence française ne correspond pas à la mentalité allemande. Deux constatations ne manquent pas de surprendre :

- la répétition des incidents atteint maintenant un niveau alarmant,
- le nombre d’incompréhensions ne cesse de croître.

La presse tant allemande que française n’explique pas ce qu’il se passe dans l’autre pays. Les « experts » de chaque pays ne font pas mieux quand, par exemple, du côté français, on reste attaché aux clichés du passé sur l’Allemagne. A Berlin, on est « contre » Sarkozy.

D’où la nécessité de rétablir la confiance entre les deux pays. La France et l’Allemagne incarnent, plus que tout autre Etat membre, l’ensemble de l’Europe dans sa diversité avec toutes ses contradictions internes, ses différences de mentalité et de culture. Par le passé, les Chefs d’Etat, de l’Allemagne et de la France, constituaient des couples responsables qui travaillaient pour l’intérêt commun. Aujourd’hui Angela Merkel, « la fille de l’Est formée par Kohl » a d’abord eu comme partenaire un Chef d’Etat français en fin de règne puis un nouveau Président hyper-actif.

Il faudrait faire un état des lieux des instruments bilatéraux existant, qui semblent parfois dépassés, et s’interroger sur le rôle que la France et l’Allemagne devraient jouer en Europe. Günther Nonnenmacher a suggéré que les deux gouvernements pourraient y réfléchir pendant une retraite commune. Il faudrait intégrer les Ministres des finances et de l’économie à la place des ministres des affaires étrangères dans les réunions informelles régulières pour discuter des problèmes au fond. Il faudrait, sans doute, instaurer un coordinateur près du Président français et près de la Chancelière allemande.

En même temps, il faudrait revitaliser les politiques à l’échelle bilatérale. La chaîne Arte a été créée par l’Allemagne et la France pour devenir une chaîne culturelle européenne : c’est un demi échec, une bonne chaîne, mais on est resté à deux ! Qu’en est-il de la politique de l’éducation ? Aucun de nos deux pays n’a compris que la langue de son partenaire méritait une attention particulière. L’anglais domine, le français et l’allemand ont perdu leur rôle culturel et linguistique ; ce fait mérite une vraie réflexion commune. Si cette bataille est perdue à Bruxelles, la guerre ne l’est peut-être pas. Encore faudrait-il mener une véritable politique en ce sens, et s’en donner les moyens, dans les écoles et dans les universités.

Ce qui étonne, dans toutes ces difficultés, c’est le manque d’impulsion, de dialogue de fond, de volonté politique. Si elles existaient, la France et l’Allemagne pourraient jouer, à nouveau, un rôle moteur, même si ce n’est pas sous la forme d’un directoire mais avec d’autres pays, et, éventuellement, par l’intermédiaire d’autres pays.

La crise économique et financière devrait conduire à la mise en place d’une politique commune mais le problème de la gouvernance économique, financière, fiscale et sociale européenne reste en suspens depuis l’origine. Trop d’illusions demeurent, et des pays européens se sentent maltraités comme la Pologne. Le devoir est de construire, il y a des pistes possibles : l’énergie, la sécurité extérieure, la politique de développement. Il faut construire des programmes et avancer. En Afrique, par exemple, chacun ne voit que ses intérêts. Bruxelles pourrait mener une politique plus active, en sorte comme fédérateur en se concentrant avec les Etats-membres sur des projets-clé. Jusqu’à présent certains parlent droits de l’homme tandis que les allemands s’intéressent aux microprojets environnementaux. Pendant ce temps, les chinois viennent en Afrique, les Américains s’y installent … l’Europe les regarde !

Il y a un espoir, c’est que la crise soit salutaire. En Europe, où l’on joue le plus souvent chacun pour soi, on constate aujourd’hui une attitude nouvelle : les européens s’unissent face à la crise et se démarquent des américains. C’est dire que l’heure est venue de secouer les européens, et tout particulièrement le couple franco-allemand, pour penser vraiment à la cohérence européenne.

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