Madame la présidente du Cercle Richelieu Senghor, Anne Magnant,
 
Monsieur l’ambassadeur de France, Bernard Dorin,
 
Mesdames et messieurs,
 
Chers amis,
 
Vous me faites un grand honneur en me remettant ce prix prestigieux et, ce faisant, en ajoutant mon nom à ceux et celles qui, avant moi, ont été honorés par votre Cercle. Je vous en remercie chaleureusement.
 
Monsieur l’Ambassadeur, vous venez de rappeler les étapes majeures de mes engagements successifs comme universitaire, journaliste, diplomate, écrivain et haut fonctionnaire international. Vous avez eu l’amabilité de signaler les passions durables qui, à votre appréciation, traversent ces étapes et leur donnent cohérence et sens. Selon votre habitude, vous êtes allé à l’essentiel. Je n’ai rien à retrancher, rien à ajouter.
 
Peu nombreuses et complémentaires, ces passions durables ont structuré et structurent toujours ma vie. L’attention à la longue durée de l’histoire, à l’émergence de l’avènement plutôt qu’à la succession des évènements constitue la première de ces passions. La fécondation réciproque des cultures et la valorisation du savoir viennent la conforter cette première passion. Je les trouve l’une et l’autre nourricières au sens quasi charnel du terme. Je tiens leur manque comme une indigence terrible pour les personnes et les sociétés qui en sont privées. Si ce manque a d’importants effets sur la qualité de la vie matérielle, il a surtout d’effroyables conséquences sur la vie spirituelle, culturelle et sociale, sur la capacité des hommes à réinventer sans cesse les liens qui rendent possibles leur vie propre, leur vie en société et les rapports féconds entre les communautés humaines.
 
Les structuralistes évoquent de convergentes architectures entre les sociétés dans le langage, les symboles, les mythes, les peines et les joies. Leurs thèses que je maîtrise mal m’ont toujours inspiré. Mais ce sont les éthiciens qui, à mon appréciation, plongent le plus loin dans le savoir humain. En effet, ces derniers recherchent sous les actes, les causes; sous ces dernières, les motivations et sous les motivations, les valeurs. L’unité de l’humanité est dans ce dépassement de la causalité et l’entrée dans cette autre dimension, vaste et précise, où les valeurs éclairent finalement tout le reste. Voilà pourquoi j’étais heureux que vous évoquiez mon engagement en matière de promotion et de protection des droits de l’homme, comme vous dites ici; pour les droits de la personne, comme on dit au Québec. Cet engagement accompagne l’ensemble des missions et fonctions que j’ai assumées. Entre la complémentarité des cultures, le savoir comme oxygène de l’être et les droits universels ou leur manque, se déploient les vies, hors de la nécessité et de la crainte ou totalement émergées dans le combat pour se libérer de l’une et l’autre.
 
Mes métiers successifs d’historien, de journaliste et de diplomate m’ont mis en présence d’innombrables vies.
 
Comment ne pas être émerveillé par une telle abondance et une telle diversité et la capacité qu’elles recèlent d’assurer les filiations, toutes les filiations, la capacité aussi de créer l’art, la science et le droit?
 
Comment ne pas être ému par cette incessante recherche de systèmes susceptibles de conjuguer les deux aspirations humaines fondamentales que sont l’égalité et la liberté?
 
Comment ne pas être attentif aux incessantes délibérations visant à fonder et à refonder les relations entre les sociétés, à valoriser les zones d’intérêts matériels et spirituels réciproques et à limiter les effets des visées antagonistes?
 
Telles étaient mes références et mes convictions quand, en 1989, les États et gouvernements membres de la Francophonie me confièrent le mandat de développer, d’animer et de consolider la communauté francophone internationale. J’ai, ce matin devant vous, évoqué longuement les enjeux et défis de cette décennie, la dernière du précédent siècle, où j’étais aux affaires. Je n’y reviendrai pas. Permettez-moi cependant, en m’inspirant des travaux de notre colloque, d’évoquer certains des enjeux qui ont fait l’objet de nos débats et qui constituent des éléments de réponse à la question centrale qui nous rassemble aujourd’hui : Que peut apporter la Francophonie au XXIe siècle?
 
M’inspirant du magistral exposé du professeur Jacques Chevrier, je dirais que la Francophonie est inintelligible hors la longue durée de l’histoire. Elle surgit à la jonction de séquences séculaires d’évènements, d’appréciations et de rapports changeants. Existerait-elle sans le combat des intellectuels noirs américains, hexagonaux ou coloniaux qui, regroupés à Paris avant la Seconde Guerre mondiale, ont réclamé la décolonisation et l’égalité des nations du monde? Senghor appartenait à cette mouvance. Quel superbe exemple de l’enrichissement réciproque des cultures et de leur mise en synergie. Voilà que se lève l’homme noir demandant que soient radicalement changés les rapports de force prévalant dans le monde depuis quatre siècles et davantage. À moins de se résoudre à gérer le statu quo, ne faut-il pas se demander quels rapports de force appellent aujourd’hui une telle remise en question et méritent une telle coalition? Viennent à l’esprit la sauvegarde de la diversité spirituelle et culturelle de la famille humaine ou encore la nature de la croissance et les exigences du développement partagé. Les finalités de notre communauté n’ont rien à voir avec le court terme. La Francophonie constitue en effet un projet de rassemblement, de convergence et d’influence : rassemblement des francophones et des francophiles; explicitation et mise en convergence de leurs valeurs partagées et stratégie d’influence dans les affaires du monde. Aucune de ces dimensions ne peut se satisfaire du court terme. En conséquence, il faut penser la Francophonie, définir ses activités et interventions, évaluer ses choix stratégiques et ses grands programmes en fonction du long terme, de la plus longue durée dans le nouveau siècle.
 
Dans cette perspective le premier enjeu de la Francophonie aujourd’hui se situe sur son continent d’origine, le continent africain. La pièce maîtresse de notre rencontre est sans conteste la présentation et la discussion des contenus du Rapport sur la langue française dans le monde 2010 rendu public récemment par l’Organisation internationale de la Francophonie. Ce remarquable document allie le savoir dont je parlais précédemment et la perspective de la longue durée que je viens d’évoquer. Il confirme d’une façon non équivoque que notre rassemblement et notre langue trouveront leurs assises démographiques en Afrique, et nul part ailleurs. Ils y trouveront leurs assises et leur avenir. Certes, notre langue ne va pas disparaître demain mais telle n’est pas la question. Ce qui est en cause c’est son poids relatif et, en conséquence, sa place dans la géolinguistique en gestation dans ce siècle. Ce poids et cette place pourraient être déterminants si tous les locuteurs potentiels de notre langue sur le continent sont et seront pris en compte, en clair si les enfants des pays francophones d’Afrique sont scolarisés. Nous pourrions alors être 500 millions de locuteurs de notre langue partagée en 2050. Ce rappel fixe l’une des obligations incontournables de notre communauté, obligation par rapport à ses propres intérêts, obligation aussi s’agissant des droits de la personne tant, en 2010, le déni d’éducation constitue une remise en cause radicale de l’ensemble des contenus de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Enfin, cet enjeu en recouvre un autre, soit la place du continent dans les affaires du monde, le développement de sa population, l’aménagement de son territoire par la mise à niveau de ses infrastructures là où elles existent ou de leur création là où elles font défaut.
 
Enfin, puisqu’il faut choisir, je rappellerai en terminant nos réflexions et discussions concernant l’importance prise aujourd’hui par les diasporas dans notre monde et dans notre temps. La Francophonie a vocation à exister et à se manifester globalement. Le rassemblement qu’elle permet ne doit pas, ne peut pas, se confiner aux espaces politiques traditionnels. Si elle existe manifestement à l’intérieur de ces frontières, elle les déborde aussi. La Francophonie est partout, en Chine, en Inde, en Russie... Elle est dans les Amériques où 33 millions de locuteurs de notre langue sont établis. Comment rejoindre ces diasporas, ces francophones et ces francophiles qui sont nos relais hors la géographie convenue de notre communauté. Comment notamment contribuer au maintien et à l’enrichissement de l’enseignement de notre langue commune partout dans le monde? Ces enjeux en recouvrent d’autres qui sont eux aussi déterminants. Ceux-là rejoignent la capacité de notre communauté de se penser comme communauté multilingue et multiculturelle, de refuser tout recul concernant les droits des minorités, de poser sans cesse la question des libertés humaines et de contribuer à la recherche des conditions nouvelles de leur exercice dans notre monde globalisé.
 
Chers amis, le projet francophone n’est pas achevé. Il ne le sera jamais. Notre colloque a bien montré l’intime relation qui lie les changements du monde et les changements de la Francophonie. Senghor se réjouirait manifestement de cette convergence. Il la souhaitait en son temps. Il la verrait à l’œuvre dans le nôtre. En acceptant le prix qui porte son nom, j’ai une pensée pour cet enfant d’Afrique qui a vu et pensé l’unité de la civilisation humaine et chéri la richesse de sa diversité constitutive.
 
Jean-Louis Roy