Madame la présidente du Cercle Richelieu Senghor, Anne-Marie Cordelle,

Monsieur l’ambassadeur de France, Bernard Dorin,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,
 
Je tiens tout d’abord à adresser mes plus sincères remerciements au jury du Cercle Richelieu Senghor et à tous ses membres pour m’avoir décerné ce prestigieux prix qui a pour moi une signification toute particulière.
Lorsque j’ai appris que j’allais recevoir ce prix, j’ai parcouru les différentes étapes de ma vie et je me suis aperçue tout à coup qu’un fil conducteur jusqu'alors invisible imprégnait mon parcours à la fois éclectique et aventurier : la langue française.
L’amitié et la réflexion, les deux piliers sur lesquels repose l’action du Cercle Richelieu Senghor, m’ont profondément inspiré et motivé davantage à partager avec vous mon histoire : je vous invite à embarquer ensemble pour un « voyage sans frontières ».
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Je suis née dans les Abruzzes, une région au centre de l’Italie, mise au devant de la scène internationale en 2009 lors du tremblement de terre à l’Aquila. Cette région fut occupée par les troupes napoléoniennes en 1798. Le roi de Naples Ferdinand IV avait demandé à la population de résister contre l’envahisseur transalpin et la population s’était battue avec courage et pugnacité au point que le Général Duhesme et ses hommes avaient dû reculer. Le nom de brigand fut donné par les français aux résistants de ma région. Cette présence des troupes françaises dans les Abruzzes laissa derrière elle quelques « arbres de la liberté » plantés au centre des villages et quelques paroles françaises qui restent encore dans notre dialecte comme bouteille, travaille, rue, vu, nu.
Je suis née plus précisément à Ortona a Mare, un village au bord de la mer Adriatique dans une famille de navigateurs. Ortona est très connue non seulement pour la beauté de son paysage mais aussi à cause de son histoire tragique pendant la seconde guerre Mondiale.
Pendant l'hiver 1943, les armées allemandes en Italie défendaient la ligne Gustav au sud d’Ortona. L'objectif des Alliés consistait à enfoncer cette ligne et à s'emparer de Rome. De son côté, la 1ère Division de l'infanterie canadienne devait franchir la rivière Moro et conquérir Ortona.
En décembre 1943, les Canadiens franchirent la rivière pour s'emparer de Villa Rogatti et de San Leonardo, deux villages situés sur la rive opposée. Les Allemands opposèrent une dure résistance, mais en se concentrant sur la prise de San Leonardo, les Canadiens parvinrent à établir une tête de pont. Le 22e Régiment lança une attaque sur la rive du profond ravin près de Casa Berardi, là où se trouvaient les positions défensives des Allemands.
Le 28 décembre, après avoir été repoussés vers la banlieue nord de la ville, les Allemands se retirèrent. La bataille d'Ortona fut l'une des plus féroces de la guerre. Ortona fut prise après huit jours d'âpres combats. Comme l’a dit Winston Churchill : « Le 20 décembre 1943 les troupes canadiennes rejoignirent la ville d’Ortona mais seulement trois jours après Noël et suite à un terrible combat la ville fut libérée de l’ennemi. Elle fut la première grande bataille dont le champ étant une ville habitée et nous tous, nous apprîmes beaucoup ». Après cela, Ortona fut appelée « La Stalingrad d’Italie ». Plus de 2 000 soldats canadiens furent tués, blessés ou portés disparus et 1 600 autres furent hospitalisés. La ville d’Ortona a Mare a reçu la médaille d’or de la valeur civique en reconnaissance du courage de ses habitants face à l’ennemi et pour rendre hommage aux 1 314 civils morts pendant la bataille.
Le 22e régiment, commandé par le capitaine Paul Triquet, qui fut décoré de la Croix de Victoria, était le seul régiment d'infanterie régulière entièrement francophone de toute l’armée canadienne et reste aujourd’hui la plus grande unité francophone en Amérique. Créé expressément pendant la première guerre mondiale et formé par des volontaires francophones, le régiment obtînt, le 1er juin 1921, le titre de « royal » de la part du roi Georges V qui reconnut les nombreux faits d'armes et excellents états de service de ses membres. Il porte encore aujourd'hui le célèbre uniforme rouge des fusillers britaniques avec le chapeau à poils.
Pendant la guerre, toute ma famille fut confrontée aux souffrances et aida les soldats canadiens. Mon grand-père me racontait que, le jour de Noël 1943, les soldats venaient manger une soupe chaude préparée par nos grand-mères à coté de l’église de Santa Maria Constantinople et, après, repartaient au combat.
Après la bataille, les corps de 1 614 soldats canadiens furent enterrés dans le cimetière d’Ortona a Mare. Pour tous les canadiens, il est devenu un lieu unique dans l’histoire de leur patrie. C’est justement sur les épitaphes gravés sur les tombeaux en marbre blanc de ces soldats que j’ai appris mes premières paroles en français, et c’est ici que j’ai décidé qu’un jour, moi aussi, je deviendrais un soldat pour amener la paix dans le monde.
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Je suis née en 1968, année pendant laquelle le Biafra était ensanglanté par une guerre fratricide. Une poignée de médecins français, parmi lesquels Bernard Kouchner y ont soigné durant plusieurs mois, des civils et des militaires blessés, pour le compte de la Croix-Rouge. Ils décidèrent par la suite de fonder l’ONG Médecins Sans Frontières (MSF).
Malgré les divergences d’interprétations et d’opinions, la grande majorité des chercheurs s’accorde à penser que l’humanitaire moderne est né au Biafra durant ce conflit. Comme l’a joliment dit Denis Maillard, « aux enfants perdus de 1968, le Biafra est l’acte de naissance de l’humanitaire. Dans le corps du sauveteur humanitaire, c’est la France qui s’interpose entre le mal et ses victimes. Un zèle compassionnel né en 1968 au Biafra pèse ainsi sur notre société et la met en demeure de remédier immédiatement au scandale de la souffrance ».
Les images de CNN des enfants affamés avec le ventre gonflé ont fait le tour du monde mais, moi, je suis trop petite pour comprendre. Et pourtant, quelque part, je crois que cela m’est resté dans le cœur. J’ignorais encore que ce combat humanitaire deviendra un jour le mien et que ce docteur français croisera un jour ma vie et m’apprendra l’humanitaire.
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A 16 ans, j’ai gagné une bourse d’études pour fréquenter le Collège du Monde Uni dans le village de Duino, dans le golfe de Venise ou le poète Rilke a écrit Elegie duinesi. Il s’agit d’une école qui accueille chaque année près de 200 jeunes de 100 pays différents, qui étudient et vivent ensemble pendant 2 ans pour obtenir un baccalauréat international. Il y a 10 collèges de ce type dans le monde.
Cette école, créé par l’éducateur Allemand Kurt Hahn et Lord Mountbatten; et présidée par Nelson Mandela, est née, après la deuxième guerre mondiale, sur le principe que pour rétablir la paix dans le monde, surtout parmi les générations futures, il fallait créer un environnement qui permette de favoriser la compréhension entre les peuples et briser la barrière de la différence entre les jeunes afin de les amener à s’entendre, s’aimer et se respecter mutuellement. Cette étape a été pour moi le début d’une expérience multiculturelle autour des valeurs communes, telles que le respect mutuel et l’humanisme, dont la langue française m’a profondément inspirée.
Comme l’a dit le Président Secrétaire-Général de l’OIF, Monsieur Abdou Diouf « Le français est une langue d’ouverture à l’universel» et je ne savais pas à quel point cela deviendrait une réalité pour moi. Cette école « sans frontières » m’a poussé vers une vie sans frontières !
Après cette expérience enrichissante, je suis partie à Rome pour faire des études de sciences politiques à la Libera Università Internazionale degli Studi Sociali. Pendant cette période, j’ai eu la chance d’être sélectionnée pour faire partie de la première vague des jeunes du programme européen d’échanges universitaire ERASMUSet j’ai choisila ville de Strasbourg.
Pendant ce programme j’ai découvert l’Europe. J’ai aussi été sélectionnée par Air France, devenant l’une des premières hôtesses de l’air non-française de la compagnie. J’ai pu ainsi voyager à travers le continent et améliorer mon français.
Tombée amoureuse des Institutions Européennes, je postule alors pour avoir un stage à la Commission Européenne à Bruxelles ou j’étais censée rester six mois. J’ai fini par y rester sept ans. Travailler avec Emma Bonino, flamboyante Commissaire Européenne pour l’aide humanitaire, «guerrière» de tous les combats des droits des femmes (divorce, avortement) et défenseur des droits de l’homme, fut une chance inouïe. La campagne «Une fleur pour les femmes de Kaboul», lancée le 8 mars 1998 en faveur des droits des femmes afghanes soumises aux Talibans, a d’ailleurs été reprise par CNN et fit le tour du monde.
C’est grâce à une de ces campagnes, celle pour la création de la Cour Pénale Internationale, impulsée et épaulée par Monsieur le Ministre Robert Badinter, que je suis rentrée pour la première fois ici même, au Senat de Paris, le 19 septembre 1997.
Et c’est à Bruxelles, dans l’hémicycle du Parlement Européen que stagiaire j’ai rencontré pour la première fois Bernard Kouchner, à l’époque député européen. Après la fin de la guerre en 1999, M. Kouchner est nommé envoyé spécial de Kofi Annan au Kosovo et il me demande d’être son Conseiller spécial. Comme a dit l’écrivaine Marguerite Yourcenar : «  Il faut un coup de folie pour bâtir un destin ». J’ai décidé alors de le suivre.
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J’arrive donc au Kosovo. Sur place, 45 000 soldats de l’OTAN étaient en charge d’assurer la sécurité des troupes et de la population civile. Le Kosovo était un territoire grand comme la Gironde, et pourtant, ses 2 millions d’habitants, dont 90% des albanais et 10% des serbes, étaient très attachés à ce petit bout de terre, qui était à l’époque, enfoui sous les décombres de la guerre.
Le travail de reconstruction portait essentiellement sur 5 régions, parmi lesquelles la région de Pec/Peja dont l’Ambassadeur français Alain Le Roy était le gouverneur. Les troupes françaises, quant à elles, étaient à Mitrovica, avec à leur tête, le General Georges Ladeveze.
C’était la première fois dans l’histoire des opérations de maintien de la paix qu’une administration mixte était en place : un kosovar et un internationale codirigeaient la mission pour soutenir la reconstruction d’un pays qui, à l’époque, ne l’était pas encore mais qui le deviendra le 17 février 2008.
Nous avons travaillé avec des hommes et des femmes extraordinaires comme le Président Rugova qui, comme vous le savez, avait fait ses études à la Sorbonne et soutenu une thèse sur Roland Barthes. Un homme qui incarnait les valeurs de la Francophonie dans sa lutte non-violente pour l’indépendance du Kosovo – on l’appelait d’ailleurs le « Gandhi des Balkans ».
Pendant ma mission au Kosovo, mon rôle a consisté à créer un dialogue avec la société civile, notamment auprès des femmes. Beaucoup d’entre elles avaient souffert des violences sexuelles, beaucoup d’autres avaient perdu leur mari pendant la guerre. J’ai également travaillé avec détermination pour l’inclusion des femmes dans la vie politique. Aujourd’hui, le Parlement du Kosovo comprend 30 % de femmes députées et une femme, ancienne Général de la police, Mme Atifete Jahjaga, est Présidente de la république.
J’ai également œuvré dans des projets pour améliorer le quotidien des enfants abandonnés.
Au Kosovo, qui peut-être considéré comme un laboratoire à ciel ouvert du maintien de la paix, les relations civilo-militaire ont commencé à évoluer et ont montré la nécessité d’un dialogue continu entre les militaires, les humanitaires et les populations civiles pour garantir la réussite des opérations de maintien de la paix.
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Après cette expérience intense au Kosovo, j’ai été appelée à partir en Irak avec la mission ANTICA BABILONIA du gouvernement italien. Le début de cette mission a été particulièrement difficile. Le 19 août 2003, une attaque a été perpétrée contre le siège de l’ONU à Bagdad au Canal Hôtel faisant 22 morts dont mes plus chers amis avec qui j’avais travaillé au Kosovo, Nadia Younes, Sergio Vieira de Melo, Jean Selim Kanaan, Fiona Watson, ceux que Bernard Kouchner a appelé « les guerriers de la paix ».
J’aurais pourtant dû être avec eux ce jour là mais mon amie Nadia, porte parole du Secrétaire Général, m’avait suggéré de passer l’été avec mes parents avant de les rejoindre quelques semaines plus tard. Elle m’a sauvé la vie!
Je suis arrivée en Irak en tant Conseiller politique auprès de l’Envoyé spécial italien. J’habitais avec 20 Carabiniers des Forces Spéciales et la situation sécuritaire était telle que nous avions dû, pendant un mois, dormir dans le bunker de l’ambassade.
C’est en Irak que j’ai appris la signification de conflit asymétrique : jusqu’à la seconde guerre mondiale, les règles de la guerre étaient plus ou moins simples : d’un côté il y avait les soldats et de l’autre côté les civils, d’un côté il y avait le front et de l’autre côté la patrie, d’un côté il y avait la paix et de l’autre côté la guerre. En Irak, par contre, on était face à un ennemi invisible - le terrorisme - difficile à détecter et qui connaît très bien le terrain, la langue, les usages et qui a, donc, une position dominante, comme on dit dans l’artillerie.
C’est à Bagdad, en 2003, que j’ai rencontré le Général David Petraeus que l’actualité a rendu célèbre dans l’opinion publique pour le récent scandale à la CIA, mais qui est et qui restera le plus grand expert mondial de contre-insurrection.  A l’époque, il était Commandant de la 101ème Brigade aéroportée « Screaming Eagles », fondée en 1942 pour le débarquement en Normandie.
Comprenant, dissuasion nucléaire oblige, que sa génération d'officiers avait fort peu de chances de participer à un conflit militaire classique, entre armées conventionnelles, Petraeus s'intéresse très tôt aux guerres asymétriques et aux doctrines de contre-insurrection.
Son maître à penser stratégique n’a pas été Clausewitz mais un colonel français méconnu en France : David Galula (1919-1968). À l'été 1956, le capitaine Galula prend le commandement d'une compagnie en Algérie. Responsable d'un quartier du djebel Mimoun (Grande Kabylie), il réussit parfaitement la pacification de son secteur, sans jamais recourir à la torture. Officier atypique, Galula prend, en 1962, une disponibilité pour effectuer un travail de recherche à l'Université de Harvard. C'est en anglais que sort, un an plus tard, la première version de Contre-insurrection : théorie et pratique (1963). Il est aujourd'hui distribué à tous les stagiaires de l'École de guerre américaine. Il vient seulement de sortir en français, aux Éditions Economica, avec une préface de David Petraeus, qui le décrit comme «le plus grand et le seul grand livre écrit sur la guerre non-conventionnelle».
 
Devenu un praticien de la guerre anti-insurrectionnelle, le général Petraeus, (2003 à 2004), commandait le secteur de Mossoul en Irak. Prenant langue avec tous les chefs tribaux des différentes communautés pour les associer à son travail de pacification, Petraeus parvient à ressusciter l'économie locale, à restaurer les services publics, à maintenir un minimum d'ordre dans les rues. Il invente la doctrine du « Hearts and Minds », cœurs et esprits, de ce qu’on appelle les psy-ops. Dans tous les postes militaires avancés de son secteur, une affiche interpelle soldats et officiers : «Qu'avez-vous fait aujourd'hui pour gagner les cœurs et les esprits de la population irakienne ?» Il est impossible de gagner les cœurs et les esprits d'une population dont on ignore la langue et les mœurs.
Son « Manuel de contre-insurrection 3-24 », publié en décembre 2006, a été pour moi et pour tous les soldats de la paix de ce millénaire notre Bible. Le manuel a même été imprimé en version poche pour que l’on puisse le glisser dans le treillis pendant les opérations.
Lors de la capture de Saddam Hussein le 14 décembre 2003, Paul Bremer avait dit : « We got him », nous l’avons eu. Ce jour là, j’étais avec un groupe de femmes irakiennes et j’ai pu constater avec surprise que les habitants de Bagdad ne célébrèrent pas cette victoire. Pour eux, au-delà de la personne que fut Saddam Hussein, il était avant tout leur Raïs et ne méritait pas, à leurs yeux, le traitement qui lui a été réservé. Ils étaient contrariés par les images choquantes qui ont suivi sa capture et qui ont été diffusées en boucle par les chaines internationales. Le General Petraeus a dit : « On perd la guerre quand on perd le respect pour son ennemi ».
Un mois plus tôt en 2003, nous avions dû faire face à un attentat perpétré contre les troupes italiennes basées dans la ville de Nassirya. Cet acte avait provoqué la mort de 19 personnes, dont un de mes très chers amis, le Capitaine Ficuciello. C’est lui qui, quelques jours avant de mourir, à la base de White Horse dans le désert d’Irak, m’avait parlé d’une nouvelle loi qui venait de sortir en Italie, mieux connue sous le nom de « Legge Marconi », la loi Marconi dunom de l’inventeur Guglielmo Marconi, qui avait été créé en 1932 sur la base d’un Regio Decreto pour autoriser le recrutement de soldats réservistes incorporés dans l’armée comme journalistes, interprètes, juristes, etc. Depuis la guerre en Irak, cette forme hybride de soldats mi-civils, mi-militaires est devenue fondamentale lors des combats asymétriques dans lesquels la capacité à manipuler les armes les plus sophistiquées et la résistance physique doivent s’accompagner d’une maîtrise de la langue locale et des pratiques sociales et culturelles.
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A peine rentrée à Rome, j’ai postulé pour rentrer dans l’armée et ma candidature a été retenue. Entre temps, en octobre 2000, le Parlement italien avait étendu la loi et autorisait les femmes à accéder à l’armée. A peine 5% des soldats italiens sont des femmes, contrairement à la France où ce pourcentage a considérablement augmenté pour atteindre 14%, faisant de l’armée française la plus féminisée d’Europe.
Une fois recrutée, un « parcours du combattant » m’attendait. Après quelques mois de dur entraînement, à l’école militaire de Turin, j’ai prêté serment de fidélité à la République italienne et le 20 mai 2005 je suis devenue la Lieutenante Catena, sorte d’OGM : moitié humanitaire, moitié militaire.
Mon entrée dans l’armée m’a permis de réaliser mon rêve d’enfant et de tenir ma promesse faite à la mémoire des soldats canadiens du cimetière d’Ortona.
Je fréquenterai, quelques années plus tard (2009), l’Ecole militaire de Paris (promotion Rickenberger), qui est l’une des meilleures écoles pour la formation d’Etat-major.
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Comme disait le poète Aragon : « Il y a pour vous jeunes gens toujours une guerre où partir », et me voilà partie au Liban à l’été 2007 avec la Brigade Parachutiste FOLGORE, connue pour ses performances extraordinaires dans les terrains les plus difficiles.
La Résolution 1701 empêchait la reprise des hostilités entre le Liban et Israël, conflit qui avait commencé le 12 juillet 2006, et autorisait la présence de la Force Intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL).
A Tibnine dans la région Sud, j’ai assumé le rôle de conseiller politique du général commandant la Brigade italienne, rôle qu’aucune autre femme n’avait jamais eu auparavant.
L’accueil réservé aux troupes italiennes a été très chaleureux en raison des liens historiques existants depuis des décennies : les italiens avaient déjà été là en 1982 et avaient aidé la population après le massacre de Sabra et Chatila.
Nous avons également beaucoup collaboré avec les troupes françaises dirigées par le General Denis Heck.
J’avais constaté au Kosovo puis, en Irak, que dans tout processus de paix les femmes représentent la moitié de la population. Cela veut dire qu’aucun processus de paix ne peut se faire sans elles car elles représentent la moitié de la solution.
La résolution 1325 du Conseil de sécurité de l'ONU, adoptée en octobre 2000, reconnaît l’effet disproportionné de la guerre et des conflits sur les femmes et les enfants et met en lumière le fait que les femmes ont, de tout temps, été tenues à l'écart des processus de paix et des efforts de stabilisation.
Avant la seconde guerre mondiale, 90 % des victimes lors des conflits étaient des combattants. Aujourd’hui, 90 % des victimes sont des civils – et près de 70 % d’entre eux sont des femmes et des enfants. La généralisation des actes de violence sexuelle lors des conflits, l’absence d’accords institutionnels pour la protection des femmes et la sous -représentation permanente des femmes dans les processus de paix continuent de faire obstacle à l’instauration d’une paix durable.
Aujourd’hui, seulement 1% des casques bleus sont des femmes. La résolution 1325 préconise une participation pleine et égale des femmes à tous les niveaux, depuis la prévention des conflits en amont jusqu'à la reconstruction, la paix et la sécurité post-conflit.
Cette résolution est pleinement mise en œuvre dans les opérations et missions dirigées par l'OTAN, et l'Alliance a désigné des conseillers pour les questions de genre dans les commandements stratégiques notamment en Afghanistan et au Kosovo.
En Afghanistan plus particulièrement, les femmes soldats peuvent avoir des contacts parmi la population que leurs collègues masculins ne pourraient pas avoir. Il a ainsi été possible d'obtenir des informations nouvelles sur les partisans des talibans, de connaître l’emplacement des engins explosifs improvisés et donc de modifier l’itinéraire des patrouilles, et enfin de mieux comprendre les besoins des femmes afghanes.
Pour cette raison à Tibnine, nous avons décidé de créer la DELTA FORCE (delta étant la lettre de l’alphabet phonétique utilisé dans l’armée pour designer les mots commencés par D, dans notre cas cette lettre signifiait DONNA, femme en français) : une cellule réunissant toutes les femmes militaires italiennes présentes au Liban avec l’objectif d’aller à l’encontre des femmes libanaises. Ensemble, nous avons organisé des rencontres et des échanges sur les traditions, l’histoire et la cuisine de nos villes respectives - car il faut bien le dire, les femmes sont porteuses de neutralité et sont des vecteurs très efficaces de paix et d’entraide.
Dans cette même logique et face aux conséquences tragiques des mines antipersonnel qui tuent, blessent et mutilent chaque année des milliers des civils, nous avons décidé de lancer une campagne avec l’héroïne de la bande dessinée Dora l’exploratrice. L’objectif était d’alerter sur les dangers des mines pour ainsi en réduire les risques, notamment auprès des enfants.
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En 2008, le Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies, la plus grande agence humanitaire au monde, m’a fait l’honneur de me nommer Directrice du bureau pour la France et la Principauté de Monaco.
J’ai tout de suite vu un fort potentiel dans ce bureau qui, à l’époque, faisait essentiellement de la communication. Ma vision était celle d’en faire une plaque tournante de l’humanitaire francophone et construire une plateforme qui puisse dialoguer et impulser des partenariats à 360 degrés avec tous les acteurs de la lutte contre la faim. Je voulais faire de ce bureau du PAM à Paris un avant poste de la francophonie, dans une organisation à forte prévalence anglophone. Avec mon équipe, nous nous sommes lancés dans cette aventure avec le soutien continu du Ministère français des Affaires Etrangères qui a cru en cette vision.
Présent dans plus de 70 pays, le PAM nourrit tous les ans en moyenne plus de 90 millions de personnes, distribuant ainsi près de 4 millions de tonnes de nourriture- soit l’équivalent en poids de 600 000 éléphants ! Il est également le chef de file du module logistique de l’ONU disposant d’un vaste réseau logistique- 5 000 camions, 60 avions, 40 navires- et présent en première ligne de toutes les crises humanitaires comme actuellement en Syrie, en RDC, à Gaza et Haïti.
Aujourd’hui, 67 millions d’enfants d’âge scolaire ne vont pas à l’école. Les ménages pauvres doivent souvent choisir entre scolariser leurs enfants ou les envoyer travailler, surtout les filles qui sont obligées de rester à la maison pour aider leurs familles. Pour encourager les parents à envoyer leurs enfants à l’école, le PAM distribue quotidiennement des repas scolaires ou des rations mensuelles à emporter. Ces repas permettent aux enfants de se concentrer sur leurs études. Ainsi en 2011, le PAM a fourni des repas scolaires à 25,9 millions d’enfants dans 60 pays et 2 millions de filles ont reçu des rations à emporter.
En effet, les filles et les femmes constituent l’arme secrète de la lutte contre la faim. Dans les pays en développement, les femmes constituent près de la moitié de la force agricole. D’après un rapport de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), le nombre de personnes sous-alimentées pourrait être réduit de 100 à 150 millions si les femmes dans des zones rurales avaient le même accès aux terres, à la technologie, aux services financiers, à l’éducation et aux marchés que les hommes.
Alors que près de 870 millions de personnes souffrent de la faim dans le monde, il me semblait primordial de chercher des Ambassadeurs qui puissent relayer le message de lutte contre la faim dans un univers francophone et qui avaient déjà travaillé avec nous sur le terrain. J’ai ainsi rencontré le couple Amadou et Mariam, les chanteurs maliens de renommée internationale. Actuellement, ils organisent avec nous une tournée solidaire en Ile de France pour sensibiliser le grand public à la lutte contre la faim.
Avec mon équipe nous avons construit des relations très solides avec la France et ses institutions : le Ministère des Affaires étrangères, le Centre de Crise, le Ministère de l’Agriculture, et le Palais de l’Elysée, pour développer ensemble de partenariats novateurs pour vaincre le fléau de la faim que ce soit à travers des financements des opérations d’urgence (Haïti, Sahel, RDC), de développement (P4P, nutrition) ou des partenariats logistiques (escortes des bateaux opération Atalante, UNHRD). Sous la présidence française du G20 en 2011, pour la première fois, les questions de sécurité alimentaire ont été élevées au rang de priorité afin de venir en aide aux plus vulnérables menacés par les crises et la hausse des prix alimentaires.
Le 15 octobre dernier, la Ministre Yamina Benguigui a visité le camp de déplacés de Kanyaruchinya, situé à une dizaine de kilomètres de Goma, dans l'est de la République Démocratique du Congo. Le PAM a distribué des rations alimentaires, des biscuits énergétiques et des bons d'achats qui ont permis de nourrir 55 000 déplacés. Ce camp accueille 57 000 personnes, dont de nombreuses femmes et enfants. Lors de sa visite, Madame la Ministre Benguigui a également rencontré des enfants qui reçoivent des repas scolaires du PAM.
Nous avons également tissé de forts liens avec la principauté de Monaco, qui est un partenaire exemplaire dans l’humanitaire et la lutte contre la faim, et lancé de nombreux projets et campagnes de sensibilisation dans la Principauté comme une exposition photo et des partenariats avec le secteur privé.
Mais le projet le puis novateur que nous ayons lancé est sûrement Freerice !
Freerice est un jeu en ligne solidaire du PAM qui a été créé il y a 5 ans par un informaticien et philanthrope américain, Monsieur John Breen. Soucieux d’améliorer les performances scolaires de ses enfants, John a décidé de créer un jeu de vocabulaire. Mais il a aussi voulu que ça soit plus qu’un ‘devoir’ donc il a créé Freerice- pour chaque bonne réponse, 10 grains de riz seraient récoltés grâce aux bannières publicitaires qui s’affichent sur le site. En 5 ans, ce jeu initialement prévu comme un type d’aide mémoire est devenu un phénomène viral sur le web. Plus d’un million de joueurs y jouent par mois et ensemble ils ont récolté à ce jour près de 100 milliards de grains de riz- quantité suffisante pour nourrir plus de 5 millions de personnes dans des pays comme Haïti, l’Ouganda ou encore le Cambodge.
Le Président Sarkozy a joliment dit « La langue française est un instrument d'incarnation et elle est un instrument de transmission des valeurs ». Ayant travaillé avec John Breen sur la version anglaise et convaincue du potentiel de la langue française à être un vecteur de la solidarité, je me suis battue pour créer une version du jeu en langue française. Avec mon équipe nous avons traduit plus de 15 000 questions et réponses et cela en deux mois ! La version a été lancée en septembre 2011 avec un succès immédiat notamment auprès des jeunes.
À l’occasion de la Journée Internationale de la Francophonie le 20 mars dernier, avec l’OIF nous avons lancé un nouveau thème/section intitulé «la Francophonie» sur Freerice composé de questions sur les divers aspects culturels, linguistiques et géographiques du monde francophone afin d’impliquer des milliers de personnes dans tous les pays francophones. Lors du Sommet de la Francophonie en Octobre 2012, les jeunes Congolais ont joué à Freerice en français et ont collecté plus de 40 000 grains de riz en deux jours !
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Lors du dernier sommet de la francophonie à Kinshasa, le Président Hollande a dit: « Parler le français, c'est une façon de penser, de concevoir le monde ». Je me rends compte aujourd’hui, à la fin de ce récit, à quel point j’ai conçu mon parcours, ma vie et mon monde autour de cette belle langue.
« Notre patrie commune, c’est la langue française » écrivait Albert Camus. Ma deuxième patrie est donc la France. Désolée si dès fois j’ai forgé la langue française à ma façon, à la sauce italienne, mais je vous rassure, comme vous avez pu le constater, c’est plutôt la langue française qui m’a forgé et qui m’a tout donné.
Je vous remercie encore une fois, Mesdames et Messieurs, pour l’honneur que vous m’avez fait en me remettant cette distinction, décernée, comme Monsieur l’Ambassadeur vient de le rappeler, en reconnaissance de mon action en faveur de la langue française dans le passé, mais également pour mon engagement dans le futur. Je ne saurais donc terminer sans vous renouveler ma détermination à continuer à œuvrer, avec beaucoup de passion pour faire de la langue française un vecteur de solidarité à travers le monde.
 
                                                                                                                                                     Marina Catena
 
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