Voici le discours que j'ai offert aux convives du Cercle Richelieu-Senghor, le 4 mars, 2014:

 

Vous me faites un très grand honneur en me remettant ce prix prestigieux et, ce faisant, en ajoutant mon nom à ceux et à celles qui, avant moi, ont été honorés par votre Cercle. Je suis surtout très fier de voler un peu du tonnerre de Léopold Sédar Senghor et par votre reconnaissance de pouvoir à ma façon revendiquer son héritage d’humanisme.

 

C’est par un très heureux hasard que je reçois ce prix le jour du Mardi Gras.  Dans mon pays, ce matin à l’aube, une multitude de cavaliers se sont rassemblés pour courir le Mardi Gras.  Selon une tradition vieille comme le moyen âge, les Mardi Gras masqués iront d’une ferme à l’autre pour demander la charité.  Cette fête de la quémande qui est nôtre est la preuve de la résistance de nos traditions.  Même de nos jours, même au fin fond de cette Amérique assimilatrice, les Mardi Gras vont se mettre sur le chemin se parlant en français.  Je viens du sud-ouest de la Louisiane, aujourd’hui État des États Unis, mais originairement colonie française fondée par Pierre LeMoyne d’Iberville le jour du Mardi Gras il y a 315 ans.  Et malgré la persistance des forces assimilatrices, moi et mon voisin continuons à nous parler dans la langue de nos pères et nos mères.

 

La langue n’est pas simplement un moyen de communication, mais aussi une façon de voir les choses, une vision du monde.  C’est pour cela je crois que c’est si important que la Francophonie embrasse à bras le corps l’idéal de Léopold Senghor et devienne « Cet Humanisme intégral qui se tisse autour de la terre. » Ce grand poète imaginait un idéal de francophonie universelle respectueuse des identités.

 

En 1969, il envoie des émissaires à la première conférence de Niamey avec ce message:

 

« La création d’une communauté de langue française sera peut-être la première du genre dans l’histoire moderne. Elle exprime le besoin de notre époque où l’homme, menacé par le progrès scientifique dont il est l’auteur, veut construire un nouvel humanisme qui soit, en même temps, à sa propre mesure et à celle du cosmos. »

 

Mais je ne suis pas venu ici pour vous parler de Senghor que vous connaissez bien mieux que moi, mais dans l’espoir de vous faire découvrir un peu ma francophonie nord-américaine.  D’après moi notre histoire et notre actualité sont trop méconnues de ce côté de l’Atlantique.  La France a longtemps oublié son ancienne colonie je crois, parce qu’il s’agit d’une histoire de l’ancien régime, mais aussi parce que l’aventure s’est terminée en septembre 1759 sur les plaines d’Abraham par une défaite.  La France connait  la neige du Québec et le Jazz de La Nouvelle-Orléans, mais peu sur les communautés francophones qui y habitent. Mais nous sommes encore là, obligés de tracer notre chemin à notre façon, souvent sans moyen à part un attachement féroce à notre héritage.

 

Mais qui sommes nous?   Nous sommes d’abord 33 millions sur le continent, la plupart d’entre nous habitant les Etats-Unis.  Nous sommes Acadiens, Québécois, Haitiens, Franco-Ontariens, Franco-Manitobains, Fransaskois et j’en passe, sans oublier les Français de France installés par milliers à Los Angeles et New York.  Nous sommes des fils de toutes les couleurs tissés ensemble pour faire une tapisserie éclatante.  Mais on s’ignore tout autant que vous nous ignorez.  Perdus dans les recoins d’Amérique, nous sommes des communautés isolées. La seule chose que nous partageons à part la langue française est la menace constante de la perdre.  Nous n’avons même pas de nom pour nous décrire.  Français d’Amériques ça fait vieux,  Franco-Américains c’est le nom de la communauté francophone de la Nouvelle-Angleterre.  Alors on reste sans appellation sinon tout simplement : Francophone.  Mais quand on se découvre, quand on se rejoint, il se passe quelque chose d’extraordinaire.  Car la Francophonie est par sa nature une exploration de la diversité.  Quand on se rencontre, quand l’Acadien découvre le Franco-Albertain, et le FranNordois  rencontre le Cadien, nous découvrons que nous partageons quelque chose de fondamental tout en restant différent avec des cultures différentes, et des réalités quotidiennes différentes mais qui finissent toujours par se ressembler quelque part .  La Francophonie par sa propre nature nous oblige à s’ouvrir, à aller vers l’autre.  La Francophonie est une célébration de la diversité et qui dit diversité dit tolérance.

 

Aujourd’hui en Louisiane, il y a beaucoup de raisons d’espérer pour la langue française.  D’abord parce qu’elle est enseignée.  En 1900, 85% de la population du sud-ouest de la Louisiane était monolingue francophone.  On le sait grâce aux recensements américains.  Mais la plupart de Cadiens étaient illettrés.  Alors face au pouvoir économique et social des Anglo-Américains, nous ne possédions pas les moyens, et surtout pas la confiance de  pouvoir concevoir une résistance et d’imaginer que nous pouvions défendre et revendiquer notre culture linguistique.  En 1916, la scolarité est devenue obligatoire en Louisiane, mais les écoles étaient des institutions anglophones où il était interdit de parler français.  Notre héritage linguistique et culturel a été méprisé, non simplement par les Américains, mais aussi et péniblement par nous même.  Rendu au début du XXIe siècle le pourcentage de francophones est inversé, on n’est plus 85% mais 15%. 

 

Mais il y a raison d’espérer. Aujourd’hui en Louisiane le français est enseigné d’une façon efficace grâce aux programmes d’immersion.  Il n’y a pas d’écoles françaises, hélas,  mais le français est enseigné en immersion basée sur le modèle canadien : 60% de la journée scolaire se déroule en langue française.  Ça commence à la maternelle, et ça marche.  Le fait d’avoir à apprendre dans une langue dite « étrangère » fait qu’en peu de temps, le jeune étudiant devient francophone.   Mais ce n’est pas, à mon avis, l’élément le plus important.  On pourrait apprendre le Chinois ou l’Espagnol et ça aurait autant de bienfaits pédagogiques.  Ce qui est important, à mon avis, est que l’enseignement du français en Louisiane donne à nos élèves l’image d’une communauté diverse composée de gens de partout.  Nos enseignants nous parviennent des quatre coins du monde: du Québec, de l’Acadie, de la Belgique, de la France bien sur, mais aussi de l’Afrique. Le portrait de la Francophonie en Louisiane est multinationale et multi-ethnique.  Pour les jeunes francophones donc, la leçon est claire : être francophone c’est faire partie d’une communauté diverse composée de toute sorte de monde venu de partout.  Être francophone c’est donc de faire partie d’une communauté qui rassemble des gens de toutes les couleurs et de toutes les nationalités.   Qui dit diversité dit tolérance.  Une petite parenthèse : grâce à une nouvelle génération d’activistes, une nouvelle loi exige la création d’un programme d’immersion française dans tout district scolaire où les parents de vingt-cinq élèves le demandent.  Alors pour la première fois dans cette Louisiane française bon-ententiste, on a compris que la sauvegarde de notre culture passe par la politique et non par le folklore.

 

À chaque fois qu’on s’apprête à fermer le cercueil sur le cadavre de la culture cadienne, il se lève pour demander une autre bière.

 

Ce qui m’amène à une proposition.  Je serais négligent si je ne vous parlais pas de Champlain.  Je vous encourage vivement à changer le nom du Cercle Richelieu-Senghor en Senghor-Champlain.  Je vous le dis en ne rigolant qu’à moitié, car je suis convaincu que l’humanisme si cher à Léopold Senghor est très loin de l’héritage du Cardinal Amiral qu’était Richelieu, mais très proche de l’homme qu’était Champlain.

 

On connait Champlain dans son rôle de « Père de la Nouvelle-France ».  Il était soldat, explorateur, cartographe dont les cartes ont augmenté la qualité et l’exactitude de l’époque.  Il était auteur prolifique et ethnographe qui nous a légué une pléthore de descriptions sur de nombreuses nations indiennes d’Amérique du Nord.  Il était naturaliste et administrateur de talent.  Sous sa gouverne la Nouvelle-France est passé à travers de trois décennies de grands défis.  Champlain a fait plus que quiconque pour établir plusieurs populations de langue française en Amérique du Nord et pour encourager leur essor.  Il a joué un rôle capital dans la fondation de trois cultures francophones distinctes : la québécoise, l’acadienne et la métisse.  Mais ce n’est pas à cause de son rôle de fondateur que Samuel de Champlain mérite votre reconnaissance, mais c’est parce que ses valeurs d’humanisme le rapproche de Léopold Senghor.

 

Un grand nombre de récits ont pour thème les premières rencontres entre Amérindiens et Européens, mais rares sont ceux qui font état de relations paisibles.  Quelque chose d’extraordinaire s’est produit en Nouvelle-France au début du XVIIe siècle, quelque chose de radicalement différent de ce qui s’est passé en Nouvelle-Espagne ou en Nouvelle-Angleterre.  Que ce soit avec les Innus à Tadoussac en 1603, les Penobscots à Kenduskeag en 1604 ou les Micmacs de l’Acadie en 1605, les rencontres entre Amérindiens et explorateurs français se faisaient dans l’amitié et la concorde.  C’était la même chose lorsque les Français arrivaient chez les Abenaquis du Maine, les Canadiens de la Gaspésie, les Algonquins du Saint-Laurent, les Hurons des Grands Lacs, les Andastes, les Winnebagos et autres nations.  Ces Français n’étaient pas venus conquérir les Amérindiens ou les asservir comme en Nouvelle-Espagne.  Ils ne les chassaient pas de leurs terres comme c’était le cas en Virginie ou en Nouvelle-Angleterre.  De 1603 à 1635, dans la région qu’on commençait à appeler le Canada, de petites colonies de Français et d’imposantes nations amérindiennes vécurent les unes près des autres en paix.  Seule exception, les affrontements constants avec les Iroquois, le fléau de la Nouvelle-France, une guerre incessante dans laquelle Champlain s’est laissé entrainer par ses alliés Innus.  Pendant cette période, il a réussi, cependant, à maintenir des relations étroites avec toutes les autres nations amérindiennes.

 

Qu’est ce qui fait que cet homme avait un regard d’humaniste envers les « naturels »?  Il a grandi dans une France déchirée par des conflits sanglants : quarante années de guerre de religion et des millions de morts. Soldat recru de guerre, il s’est mis à rêver d’un monde nouveau où les gens pourraient vivre en paix même avec ceux qui n’étaient pas leurs semblables.  Las de la guerre, Champlain rêvait d’un monde différent où des gens de cultures différentes pourraient vivre ensemble.  Il côtoyait les humanistes qui gravitaient autour de Henri IV et le cercle américain de Paris dont les membres étaient galvanisés par l’idée d’un monde nouveau.  Il partageait l’esprit libéral des humanistes chrétiens français qui considéraient tous les enfants de Dieu comme leur proche.  Comme Léopold Senghor à travers son expérience de négritude et de colonisation, le caractère de Samuel de Champlain fut forgé dans le creuset d’expérience difficile, les guerres incessantes qui ont déchiré l’ouest de la France et comme Senghor, Champlain rêvait d’un monde meilleur. Je crois honnêtement que Champlain mérite une reconnaissance toute particulière à l’intérieur de la Francophonie grâce à ses relations avec les amérindiens basées sur l’amitié et le respect.  Il n’était pas un saint mais un homme avec ses qualités et ses défauts, mais son histoire d’ouverture et de respect envers les amérindiens est un symbole de ce que devrait être la Francophonie.

 

Je vous arrive ce jour de Mardi Gras pour vous quémander dans la plus veille tradition de la Louisiane.  Mais je ne vous demande ni patate douce ni poule grasse, mais plutôt votre considération.  N’oubliez pas les communautés comme la mienne à la lointaine frontière de la Francophonie.  Je vous arrive la main ouverte comme Champlain devant Membertou, une main tendue vers l’amitié.  N’oubliez pas les communautés francophones semées comme autant de graines au vent.  Célébrons ensemble notre richesse de langue et d’histoire. Nous avons beaucoup à nous dire, beaucoup à apprendre les uns des autres.

 

Je vous remercie de la reconnaissance que vous me faites, et au nom des toutes les communautés francophones d’Amérique je vous invite à venir à notre rencontre.