Madame, Messieurs,

Les propos, si troublants, que je viens d’entendre me laisseraient sans parole si, prévoyant mon émotion, je n’avais composé d’avance un remerciement écrit.
Et ils me troubleraient encore davantage si je n’avais le sentiment d’être non pas le personnage dont vous venez d’évoquer les mérites mais, seulement, une figurante, parmi des milliers d’autres qui pourraient se montrer plus dignes de représenter un tel rôle dans un pareil théâtre.

Ce rôle, multiple et anonyme, c’est celui du francophone militant, de la francophone militante, qui se bat, vous le savez mieux que personne, aux quatre coins du monde, pour enseigner, défendre, illustrer la langue française et, avec elle, à travers elle, au-delà d’elle, quelque chose de plus, l’enjeu le plus précieux de son combat, et que j’aimerais tenter de définir, à ma manière, dans ces minutes où vous m’accordez le privilège d’occuper le devant de la scène en présence du plus choisi des publics.
Que la remise du Prix Richelieu Senghor ait lieu au Palais du Luxembourg, dans ce Sénat habité par l’Histoire, est une circonstance qui m’inviterait à me placer aussitôt sur le plan politique -, plan où doit être, en définitive, posée la question des langues et, beaucoup plus spécifiquement, la question du français. Mais je préfère m’en tenir d’abord à une perspective qui m’est plus familière, à l’expérience vécue « d’où je parle » quand je parle français.

Vous me permettrez donc d’évoquer en quelques mots, et comme à titre d’exemple, le milieu humain, culturel et, certes, politique où j’ai appris à comprendre ce que parler français veut dire.
Mon père, professeur de médecine à l’Université de Coimbra, était le fils d’un professeur de latin et de français, type même du polygraphe de province, surnommé Balzac par ses collègues du lycée, à cause d’un certain embonpoint, de la forme carrée du bout de son nez et surtout du culte qu’il vouait à la France, à ses usages, à ses valeurs, mais singulièrement à Jeanne d’Arc à laquelle il avait consacré une monographie passionnée et propre à exciter la jalousie de ma grand-mère.
A vrai dire, cet amour, je devrais dire cette vénération pour la France était un sentiment répandu, et pour ainsi dire inné, dans le Portugal d’alors. Depuis le 18e siècle, l’influence française, avant tout culturelle et idéologique, contrebalançait chez nous l’influence anglaise, avant tout économique et industrielle : si les produits manufacturés venaient de Londres, les idéaux, les livres - et les parures - venaient de Paris.

Nous ne parlions pas français à la maison mais nous parlions beaucoup de la France, surtout au moment où les vacances approchaient, puisque tous les ans, mon père, avec quelques confrères, affrétait un autocar qui, transportant nos trois ou quatre familles, accompagnées immanquablement d’un ecclésiastique, nous emmenait visiter telle ou telle région, la Loire, la Bretagne, Paris. Voyage très bien préparé où la fonction de cicérone était assignée chaque année à un père de famille différent. Je me souviens du mien guidant, de mémoire, notre chauffeur dans le dédale des sens uniques de la Capitale à travers des quartiers qu’il ne connaissait que d’après la carte soigneusement étudiée.

Si j’ai grandi dans une famille heureuse, francophile sinon francophone, j’étais cependant assez lucide pour m’apercevoir qu’autour de nous le régime autoritaire de Salazar faisait régner une atmosphère irrespirable, enfermant, au nom d’une chimère impériale et au prix de grandes souffrances, le pays, « orgueilleusement seul », dans une impasse historique. J’avais quatorze ans lorsque le vieux dictateur, à la suite d’un accident cérébral, fut remplacé, après 42 ans de règne, par Marcelo Caetano qui allait être renversé, six ans plus tard, en avril 74, par la « Révolution des Œillets ». C’était l’année de mes vingt ans.

Curieusement, si je communiais à la joie unanime (ou presque) de cette libération nationale, j’avais dans la tête et à la bouche d’autres chansons encore que les chants révolutionnaires qui faisait vibrer notre peuple – et auxquels je joignais ma voix tant il est bon de chanter ensemble la liberté retrouvée. Pour moi, soustraite par mon âge et par mon milieu familial aux violences du Régime, l’affranchissement personnel, inséparable de toute adolescence, s’était déjà opéré, non pas, j’ai un peu honte de le préciser, en lisant Le Capital ni même le Petit Livre rouge de Mao, mais la revue « Salut les Copains » et en fredonnant inlassablement les mélodies de tous les chanteurs de France et de Navarre.

Sur un registre plus sérieux, j’avais découvert mon, notre grand libérateur : Jacques Brel, avec son intransigeance, sa tendresse, et… son français de Bruxelles. J’étais amoureuse de Brel et comme une des mes meilleures amies l’était aussi nous nous exaltions et consolions mutuellement. Du reste, trente ans après sa mort, rien n’a changé. Et, dans les moments de désarroi, c’est encore vers lui que je me tourne pour reprendre contact avec la vie essentielle.

Avec Brel, la francophonie me faisait signe à mon insu (j’ignorais encore le mot) et c’était déjà un appel aux armes dans une lutte linguistique où l’ennemi, moins que ces infortunés « Messieurs les flamingants » (à qui je n’avais rien de personnel à reprocher), était les défaitistes et collaborationnistes de tout poil. Cette « chanson comique », si outrancière et à la limite incompréhensible pour quiconque n’est pas belge, me fut une espèce d’école de guerre, ou, plus exactement, de «Carmagnole » de la francophonie. Ainsi lorsque j’entends, comme c’est arrivé, des responsables d’universités françaises dire devant un public d’étudiants étrangers : « venez faire vos études chez nous, peu importe que vous ignoriez le français, nos cours sont en anglais », je me fais fort d’adapter « Les flamingands » à leur personne, même si à la virulence juvénile de Jacques Brel j’ai appris à mêler, côté québécois, la résistance sereine d’un Félix Leclerc.
Mais il me faut ajouter une note, de nature plus académique, à ces brefs mémoires de francophone reconnaissante.

Mes professeurs à l’université étaient de solides philologues, soit des romanistes formés à l’allemande, soit des historiens de la littérature, redoutables adeptes de la méthode lansonienne des fiches. Vers la fin de mon année de diplôme, j’eus la révélation, grâce à un de nos meilleurs assistants, des ouvrages de Barthes, Genette et Todorov.

Ma révolution intellectuelle se fit en quelques jours pour des raisons qui, je le souligne, ne sont pas tout honorables puisque le formalisme, tel qu’il m’apparut, possédait, entre autres avantages, celui surtout de m’épargner de passer par la fastidieuse érudition en ne m’intéressant qu’aux fonctions textuelles qui ne demandent que de l’attention. Je regrette aujourd’hui d’avoir voulu aller un peu vite en besogne, l’histoire des variantes d’un texte n’ayant pas moins d’intérêt que les modèles actanciels de Greimas.

Bénéficiant d’une bourse du Gouvernement français, j’allai faire, à Poitiers, une thèse de troisième cycle que je consacrai à La Condition Humaine d’André Malraux, sous la direction d’un professeur qui me galvanisa et que je m’en voudrais de ne pas nommer ce soir : Pierre Danger, dont le seul patronyme est déjà une promesse d’aventures littéraires. Plus tard, revenue au pays, et toujours encouragée par ce maître d’élite, j’obtenais le doctorat de mon université avec un travail sur les récits de Supervielle, où les paysages de l’Uruguay sont décrits dans la langue de l’Ile-de-France.

De Shanghaï à Montévidéo, c’est donc dans le français des bons auteurs que j’ai d’abord parcouru le « grand livre du monde ». De Jean-Marie Le Clézio à Olivier Rollin, ce sont les écrivains français du voyage qui m’ont conduite, comme par la main, à découvrir les francophonies répandues autour du globe, du Congo à l’Acadie. (J’ouvre une parenthèse pour signaler qu’ayant écrit le nom de Le Clézio le 9 octobre au matin j’ai appris le soir du même jour qu’il venait d’obtenir le Prix Nobel : je n’ai pas la présomption de penser qu’il y ait eu là un rapport de cause à effet, sinon renversé : c’est la grandeur d’un Le Clézio qui m’a fait grandir dans l’amour et la connaissance d’une littérature française mais sans frontières).

Voilà, à peu près, toute la genèse de ma francophonie. Je n’en fais état que pour rendre hommage à ceux qui, sans me détacher de ma langue maternelle et de ma culture nationale, m’ont appris à sentir mais surtout à penser autrement.
Car si je me laisse, moi aussi, avec un nombre croissant de lecteurs, séduire par les capiteuses végétations du français créolisé, il me faut consentir, venant d’une langue, comme le portugais, ouverte elle-même à tous les vents du large et à tous les métissages, que j’ai aujourd’hui davantage besoin de sobriété.

Est-ce un effet de l’âge ou de mes occupations administratives ?

Après m’être longtemps grisée de sensations, je reconnais de plus en plus ce que ma formation doit à la sévérité, jugée d’abord rébarbative, de la langue française classique. Je prends depuis quelque temps un plaisir nouveau à la sécheresse axiomatique, au jeu rigoureux des conjonctions et des constructions qui font si bien apparaître dans le discours même l’ossature de la pensée.
Si le portugais est une langue admirable, baroque, propice à l’amplification lyrique et aux enveloppements oratoires, il faut toute la maîtrise d’un Eça de Queirós ou d’un Fernando Pessoa, d’un Lobo Antunes ou d’un Saramago pour dominer cette superbe luxuriance.
Il faut leur maîtrise, ou la discipline syntaxique du français.

J’avoue qu’il m’arrive, devant tirer au clair mes idées sur un sujet embrouillé, de concevoir premièrement en français un texte, que je traduis ensuite en portugais. Rivarol, dans son fameux Discours avait tort de critiquer les langues à inversion mais il voyait juste en vantant la prose française qui, je le cite, « entre avec plus de bonheur dans la discussion des choses abstraites, et [dont la] sagesse donne de la confiance à la pensée ». Il est vrai qu’il n’écoutait ni la radio ni ne regardait la télévision, car comment jugerait-il la syntaxe, souvent si relâchée, de vos animateurs et présentateurs - pour ne rien dire de leur diction ?
Mais prête à verser, sous le couvert d’un éloge de la contention verbale, dans cette surabondance lusitanienne qui ne convient pas au petit discours de cérémonie que vous attendiez de moi, je réduirai à une seule remarque, peut-être un peu risquée, les considérations que j’annonçais sur la vertu politique de la langue française et que beaucoup, dans cette salle, seraient plus autorisés à faire que moi.

Je me contenterai, en guise d’illustration, d’une simple remarque de grammaire, qui concerne l’opérateur négatif si particulier au français : « ne... pas ». La syntaxe de la négation dédoublée n’est pas facile à faire saisir aux débutants qu’elle déroute comme elle m’a déconcertée lorsque je m’exerçais à la grammaire sur les bancs de l’Alliance française. Etrange redondance dans une langue réputée maigre. Le français, seul au moins parmi les autres langues que je connais, impose d’utiliser deux particules de négation, l’une avant, l’autre après le verbe, comme si on avait mal entendu et qu’il fallait que tout le monde comprenne bien que vous ne marchez pas. Si, disait Malraux, « l’esclave dit toujours oui » (eût-il aimé les calembours, il aurait dit : « si l’esclave toujours acqu’…Yes »), le français dit deux fois non. Non à la tyrannie, non à la soumission. Non au Dominant, non au Consentant. C’est la Jeanne d’Arc de mon grand-père, c’est l’appel du 18 juin et c’est, en termes moins guerriers, plus épistémologiques, la très positive « philosophie du non » de Gaston Bachelard, ce bon génie si français. Car le « ne…pas » est en réalité le ressort, le tremplin d’une logique dynamique. Le Non français est un élan. Cet esprit critique, cet esprit frondeur est une création de la France, à la fois sceptique et ardente. Nous avons plus que jamais besoin de la vertu décapante, revigorante de la langue française.

Mais, déposant mes armes, je brandirai, en forme d’envoi, le joyeux drapeau de la diversité linguistique, cet arc-en-ciel fastueusement célébré le 26 septembre dernier à la Sorbonne.
Si le français enseigne, mieux que toute autre langue européenne sans doute, à penser dialectiquement, chacune des autres langues, ouvrant son trésor d’intraduisibles différences, fait la pensée de l’Europe. C’est pourquoi je me fais un devoir de rappeler le considérable événement qu’aura été, en 2004, la publication du Vocabulaire Européen des Philosophies, écrit sous la direction de Barbara Cassin à l’intention de tous ceux qui se refusent à parler une langue sans y penser ou à penser dans une langue oublieuse de toutes les autres. Ce beau volume contient ce « quelque chose de plus » auquel je faisais allusion en commençant et qui n’est rien d’autre que la liberté de l’esprit, cette liberté culturelle que procure toute démarche authentiquement pluraliste et comparatiste.
La francophonie a pour nous toutes les résonances d’une polyphonie. A l’origine projet politique, elle nous est revenue transformée, enrichie de tous les accents de la planète, dont le moins savoureux n’est assurément pas l’accent canadien ! La mission poétique de la langue française, c’est, désormais, au seuil du XXIe siècle, de libérer, en Europe et dans le monde, les langues, toutes les langues.

Mais il est grand temps que je retienne la mienne ! Comment ne pourrais-je pas, au nom du Groupe de Coimbra qu’il a fondé, exprimer toute mon affectueuse admiration à Simon-Pierre Nothomb qui, j’en ai le vague soupçon, n’est pas pour rien dans l’excessive bienveillance avec laquelle les membres du Jury ont choisi d’inscrire pour la première fois une Portugaise sur le prestigieux palmarès du Prix Richelieu Senghor ?
Aux amis qui ont accepté de venir, de près ou de loin, m’entourer ce soir; à Madame la Présidente du Cercle Richelieu Senghor, Anne Magnant, si attentive, si attentionnée dans la préparation de cette soirée, j’adresse mon salut très chaleureux.
A Messieurs les Ambassadeurs - dont vous-même, Excellence, - qui ont bien voulu m’honorer de leur présence, à Monsieur Julien Kilanga, ancien Recteur et représentant de l’immense communauté francophone, je transmets les compliments de mon Université.
Vous me pardonnerez, Madame, Messieurs, d’avoir été aussi profuse, aussi peu française en somme. Il aurait suffi que je vous dise « merci » ou même « obrigada », et c’est en effet tout ce que j’avais à cœur de vous dire.

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