M. Jean-Marie THEODAT, géographe – Haïti : un État du monde


Allocution d’ouverture de Mme Hélène Conway-Mouret (Sénatrice des Français établis hors de France, VP de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense du Sénat, Présidente du Groupe d’amitié France-Caraïbes au Sénat, Ancienne ministre déléguée aux Affaires étrangères) :

« Monsieur le Président, (Alban Bogeat, président du cercle Richelieu Senghor),

Madame l’Ambassadrice, (Vanessa Lamothe, ancienne ambassadrice d’Haïti en France),

Monsieur Jean Marie Théodat,

Chers membres du Cercle Richelieu Senghor de Paris,

Chers collègues,

Permettez-moi tout d’abord de remercier le Cercle Richelieu Senghor de Paris, et en particulier son président Alban BOGEAT, pour l’organisation de ce dîner-débat consacré à Haïti.

Ces rendez-vous réguliers au Sénat sont précieux, à la fois pour nourrir notre réflexion collective sur des sujets d’actualité, mais aussi parfois pour nous extraire du tourbillon médiatique, et nous permettre d’approfondir notre compréhension de ces sujets qui font la richesse et la diversité culturelle du monde francophone.

Haïti se trouve à la croisée de ces chemins. Ressurgissant dans l’actualité au gré des drames traversés, qu’il s’agisse des catastrophes climatiques ou des drames humains (5600 homicides en 2024, un million de personnes déplacées), l’analyse de la crise haïtienne ne peut faire l’économie d’un regard éclairé sur l’histoire du peuple haïtien, notamment dans sa relation avec la France.

Monsieur Théodat, vous allez nous livrer dans quelques instants votre réflexion, façonnée par votre expérience de géographe, de professeur de l’Université d’État d’Haïti et de directeur du département de géographie de l’Universtié Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Nous avons hâte de vous entendre.

Je ne m’attarderai pas à développer ma propre analyse de la crise haïtienne, car tel n’est pas l’objet de notre rencontre. Mais je souhaite revenir brièvement sur le rôle que je considère être le mien, en tant que présidente du groupe d’amitié France-Caraïbes du Sénat, pour alerter mes collègues parlementaires et pousser le gouvernement à s’engager plus résolument dans la résolution de la crise haïtienne.

De toutes les actions qui mobilisent notre groupe d’amitié, Haïti est la priorité. Nous organisons régulièrement des auditions, des rencontres, et notamment une conférence en novembre 2023 sur la révision constitutionnelle et la transition démocratique, à laquelle vous aviez assisté M. Théodat.

Le 25 mars prochain, le Sénat accueillera également la projection du documentaire de France Télévisions « Haïti : la rançon de la liberté », qui sera suivie d’un débat.

Mais notre objectif principal est d’obtenir l’adoption d’une proposition de résolution « invitant à favoriser la restauration de la sécurité en Haïti afin de créer les conditions nécessaires à la mise en place d’un processus politique de sortie de crise. » Ce texte, qui jouit d’un soutien transpartisan, est désormais cosigné par tous les présidents de groupes politiques du Sénat. Et avec Micheline Jacques, présidente de la délégation sénatoriale aux Outre-Mer, nous souhaitons qu’il soit mis rapidement à l’ordre du jour de la séance publique, pour un débat suivi d’un vote.

Ainsi, le Sénat prendra officiellement position pour exprimer sa solidarité avec la population haïtienne, condamner les violences, et demander une mobilisation accrue de la communauté internationale pour permettre la sortie de la crise sécuritaire. Nous savons en effet qu’aucun processus démocratique ni aucunes élections ne pourront se tenir si un minimum de sécurité ne peut être garanti. Nous savons également que la sécurité est la condition indispensable à l’acheminement de l’aide humanitaire. Il est insupportable de voir les populations vulnérables privées de cette aide vitale, à cause des gangs qui contrôlent les accès à la capitale, aux ports et à l’aéroport de Port-au-Prince. Chers amis, je ne serai pas plus longue car nous sommes là avant tout pour écouter Jean Marie Théodat, dont l’exposé ne manquera pas de susciter des discussions passionnantes. Je vous souhaite une excellente soirée, et je me réjouis de nos échanges à venir. Je vous laisse la parole. »


Photo de famille
Photo de famille

Allocution d’ouverture de M. Louino VOLCY (Chargé d’Affaires a.i. de la République d’Haïti) :

« Monsieur le Président du Cercle Richelieu Senghor de Paris,

Chère Madame Vanessa LAMOTHE, ancienne Ambassadrice d’Haïti en France,

Monsieur le Secrétaire Général de l’Assemblée Parlementaire de la Francophonie,

Cher Monsieur le Ministre Conseiller Sauvenel AUGUSTIN,

Monsieur le Professeur, cher Monsieur Jean-Marie Théodat,

Chers amis, Mesdames, Messieurs,

Je voudrais en tout premier lieu, Monsieur le Président, vous adresser mes sincères remerciements, de m’avoir convié au premier dîner du Cercle pour l’année 2025.

Qu’il me soit également permis d’exprimer ma profonde gratitude au Cercle Richelieu Senghor de Paris d’avoir consacré cet événement à Haïti, en cette année historique qui marque le bicentenaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et Haïti ainsi que le bicentenaire de l’ordonnance royale de Charles X.

J’en profite pour saluer et remercier l’Ambassadrice Vanessa MATIGNON, ancienne Ambassadrice d’Haïti en France, pour sa contribution à l’organisation de cet évènement.  

Mesdames/Messieurs

Le thème sous lequel est placé ce dîner d’échanges, à savoir Haïti, un Etat du monde, m’offre l’occasion de parler d’un pays ? qui est trop souvent appréhendé sous le seul prisme de ses difficultés mortifères actuelles, lesquelles ne sont d’ailleurs ni éternelles ni insurmontables.

Haïti, est certes un Etat du monde ! Mais de quel Etat parlons-nous au fond ? De quel pays s’agit-il en vrai ?  Quels sont ses rapports avec le monde comtemporain ?

Mesdames, Messieurs,

Quand nous parlons d’Haïti, nous parlons premièrement, d’un pays qui fascine, et qui fascine d’abord par sa géographie. Situé en effet au cœur des Caraïbes et au centre du continent américain, le pays frappe par son climat tropical, la richesse de sa végétation, l’unicité de sa température et la diversité de son paysage. Objectivement, Haïti est un pays exceptionnel, l’un des plus beaux pays du monde.  Son emplacement entre la mer des Caraïbes et l’océan Atlantique Nord lui confère une position stratégique qui permettrait de tirer profit du canal de Panama, où sont transités 5% du commerce mondial.

Quand nous parlons d’Haïti, nous parlons, deuxièmement, d’un Etat qui fascine par son histoire. Nous parlons d’un pays, qui en tant que première république noire indépendante du monde, constitue la mère de la liberté et de la dignité universelles. Il est à rappeler que l’Etat haïtien est fondé le 1er janvier 1804 au terme d’une révolution humaniste, anti-esclavagiste, anti-colonialiste, anti-ségrégationniste qui a commencé en 1791 qui s’est achevée en 1803 par la bataille de vertières.

L’histoire d’Haïti, c’est également celle de ce pays fondateur du panaméricanisme qui a exporté sa liberté en Amérique latine et qui a aidé les pays de l’Amérique du Sud (mais aussi la Grèce en Europe) à mener leur lutte de libération pour l’indépendance.

Haïti, c’est aussi cette terre de refuge et de protection qui a accueilli de milliers d’afro-américains qui fuyaient la ségrégation aux USA au 19ème siècle et qui a octroyé sa nationalité à de nombreux juifs lors de la deuxième guerre mondiale. Il s’agit aussi d’un pays hospitalier qui a fondé le tourisme dans la caraïbe dans les années 1950.

L’histoire dont on parle est celle d’un pays qui a soutenu et défendu l’indépendance des pays africains dans les années 1960 et qui a mis à leur disposition des contingents importants de ressources humaines pour accompagner les premiers pas de leur construction étatique.

Quand nous parlons d’Haïti, nous parlons, troisièmement, d’un pays qui a contribué à institutionnaliser les relations internationales et à fonder le multilatéralisme contemporain en participant à la création d’un ensemble d’organisations régionales, continentales et internationales. A titre illustratif, je me limiterai à rappeler que Haïti faisait partie des 51 Etats ayant fondé l’Organisation des Nations Unies à San Francisco en 1945.

Finalement, quand nous parlons d’Haïti, nous parlons d’un pays qui a l’une des littératures les plus actives et les plus dynamiques de la caraïbe.  Les œuvres de nos écrivains, à l’instar de celles de l’immortel Dany Laferrière, Lyonel Trouillot, Yanick Lahens, Franckétienne, Marcenzy Orsel, Jean D’Amérique et j’en passe, sont connues dans le monde entier.  Ce pays dont on parle ce soir est aussi la patrie d’Anténor Firmin, auteur du brillant essai intitulé : « De l’égalité des races humaines ».

Mesdames, Messieurs,

Haïti fait face actuellement à une crise multidimensionnelle.  Ce pays se heurte à des défis de taille. Cependant, meurtrie, affaiblie, chancelante, je suis convaincu qu’Haïti se relèvera, et triomphera, car la détermination de ses dignes filles et filles pour la sortir de ses déboires est sans faille.   

Je suis optimiste à chaque fois que je vois ces vaillants policiers risquant leurs vies pour protéger les populations civiles ; Je suis optimiste à chaque fois que j’observe l’engagement de la jeunesse haïtienne en faveur d’un avenir meilleur pour le pays ; je suis optimiste à chaque fois que des artistes, des écrivains et des sportifs haïtiens faisant fièrement rayonner le bicolore national partout à travers le monde. 

Je suis optimiste car Haïti est un pays qui se mérite et qui a  encore beaucoup à offrir au monde. Je vous remercie et je vous souhaite un très bon dîner. »


Alban Bogeat et Jean-Marie Theodat
Alban Bogeat et Jean-Marie Theodat

Introduction par Alban Bogeat :

« Mme l’Ambassadrice, chère Mme Vanessa Lamothe-Matignon,

M. le Chargé d’Affaires de la République d’Haïti en France, cher M. Louino VOLCY,

Chers Membres du Cercle Richelieu Senghor,

Chers Amis du Cercle, 

Je suis ravi de vous accueillir (nombreux !) pour ce premier dîner de l’année 2025 (j’y vois un signe positif : le sort d’Haïti ne laisse pas indifférent…)

Je tiens tout d’abord à excuser Madame la Sénatrice Hélène Conway-Mouret, souffrante qui m’a communiqué son texte, que je vous lirai tout à l’heure.

Je voudrais remercier chaleureusement notre orateur, M. Jean-Marie Théodat, géographe, Directeur du département de Géographie de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Professeur à l’Université d’État d’Haïti, qui a aimablement répondu à notre invitation, et a choisi pour thème : 

Haïti, un État du Monde

Je précise : sous ce titre, l’orateur propose « de faire un état des lieux en profondeur d’un État qui révèle à bien des égards comment va le monde »…

Je voudrais remercier tout aussi chaleureusement celle qui a permis cette rencontre, notre amie Mme Vanessa Lamothe-Matignon, ancienne Ambassadrice d’Haïti en France.

Pour commencer, quelques mots de présentation du Cercle RS, pour ceux qui nous rejoignent pour la 1ère fois, et je m’en réjouis :

Le Cercle est un espace d’échange et de réflexion sur la francophonie et le dialogue des cultures. Il est ouvert sur les cinq continents et s’intéresse aux principaux enjeux de la francophonie, y compris sa dimension économique.

Il est porteur des valeurs de solidarité, humanisme et universalité chères à Léopold Sédar Senghor.

Le Cercle organise chaque mois ici-même un dîner-rencontre, et il décerne en décembre de chaque année le Prix Richelieu Senghor à une personnalité ayant œuvré au rayonnement de la francophonie et de la langue française.

Si vous voulez en savoir plus : La brochure et le site internet…

Pour ce 1er dîner de l’année, (là encore pour permettre de mieux nous connaître) je voudrais faire une rapide rétrospective de 2024

Février :

Nous avons démarré par Olympisme et francophonie, avec M. Daniel Zielinski, Délégué ministériel à la francophonie auprès du ministère des sports et des JOP

Mars : mois de la Journée internationale des Droits des Femmes… nous avons donné la parole à la Présidente du Parlement des écrivaines francophones, la romancière franco-tunisienne Fawzia Zouari.

Avril : nous avons reçu M. François Vandeville, Secrétaire général du XIXème Sommet de la Francophonie, qui s’est tenu à Villers-Cotterêts et Paris les 4 et 5 octobre derniers.

Juin : notre invité était le Président de l’Université Paris-Dauphine, M. El Mouhoub Mouhoud qui nous a exposé sa stratégie d’internationalisation de l’université en direction des pays francophones en développement.

Septembre : La Louisiane était à l’honneur avec Zachary Richard, auteur-compositeur, poète et romancier louisianais, ancien lauréat du Prix Richelieu Senghor, et nous avons été honorés de la présence du Sénateur Jeremy Stine, chef de la Délégation de la Louisiane au XIXe Sommet de la Francophonie.

Novembre : pour illustrer le dialogue des cultures en cette année du 60ème anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Chine, nous avons invité l’Ambassadeur de Chine, SE M. LU Shaye, (échanges culturels France-Chine, mais aussi les relations Chine-Afrique).

Décembre : comme chaque année remise du Prix Richelieu Senghor. En 2024, c’est le Cambodge qui était à l’honneur, avec M. Dararith KIM YEAT fondateur du Centre parlementaire de l’Asie ; Et la participation exceptionnelle de SE M. Bunhok LIM, secrétaire d’État du Cambodge, chargé de l’organisation du prochain sommet de la francophonie en 2026 à Phnom Penh.

Comme vous le voyez, notre programme 2024 a été particulièrement riche, diversifié, et surtout en prise directe sur l’actualité de la Francophonie.

Voilà pour la rétrospective

Passons maintenant à l’objet de cette première soirée de l’année 2025, consacrée à Haïti

Et là encore nous restons au cœur de l’actualité… puisque la semaine dernière le Président du Conseil présidentiel de transition de Haïti, SE M. Leslie VOLTAIRE (qui a la lourde tâche de mettre en place de nouvelles institutions) a été reçu à l’Élysée par le Président de la République, et j’ai eu l’honneur d’être invité par l’Ambassade d’Haïti à la réception organisée à cette occasion.

Si j’ai choisi de consacrer cette soirée à Haïti, c’est qu’à un moment où le pays traverse une période difficile de son histoire « difficile mais pas impossible » pour reprendre les propres termes de M. le Président Leslie VOLTAIRE, il ne faut pas qu’Haïti soit oublié, et se trouve occulté par les grands problèmes géopolitiques mondiaux du moment.

On doit se souvenir qu’Haïti a des liens historiques très étroits avec la France

C’est aussi un pilier de la Francophonie dans la zone Amérique centrale / Caraïbes.

Pays auquel les média ne semblent s’intéresser qu’à l’occasion des malheurs qui tombent sur lui : tremblements de terre, ouragans, épidémies, aujourd’hui violences ou désorganisation de l’État.

Et pourtant, malgré tout cela, le peuple haïtien démontre une grande résilience…

J’en tiendrai pour preuve un paradoxe :

Haïti qui est souvent qualifié de pays le plus pauvre du continent américain fait preuve d’une grande richesse de création intellectuelle et artistique, en peinture, en littérature : bien sûr le nom de l’académicien Dany Laferrière vient immédiatement à l’esprit, mais il y en a bien d’autres.

Par ailleurs, si Haïti peut sembler parfois oublié sur la scène internationale, j’ai noté qu’un chef d’État avait fait une visite marquante à Haïti…

Il s’agit de Léopold Sédar Senghor.

En février 1976, alors qu’il était à la tête du Sénégal, il a fait une tournée aux Antilles où il comptait nombre d’amis intellectuels : Aimé Césaire, Léon Gontran Damas et bien d’autres.

Durant sa visite à Haïti, Senghor a prononcé une conférence à l’invitation du Président de la société d’histoire et géographie sur les thèmes qui lui étaient chers : la Négritude, l’identité africaine, les rapports entre culture et politique, la primauté pour lui de la culture sur la politique. Et il a souligné les similitudes entre les deux rives de l’Atlantique : du Sénégal aux Antilles, une communauté d’identité et de culture.

Je n’en dirai pas plus sur Haïti, car il y a dans cette salle des personnes beaucoup plus qualifiées que moi pour en parler…

À ce stade, je devais donner la parole à Madame Hélène CONWAY-MOURET, Sénatrice des Français établis hors de France, VP de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense du Sénat, Présidente du Groupe d’amitié France-Caraïbes au Sénat, Ancienne ministre déléguée aux Affaires étrangères. Elle m’a informé ce matin qu’elle était souffrante, et m’a prié de lire son texte. »


L. VOLCY - V. LAMOTHE - JM THEODAT
L. VOLCY – V. LAMOTHE – JM THEODAT

Biographie de Jean-Marie Théodat :


Jean-Marie Théodat : Haïti, de l’État marron à l’État fantôme

Introduction

L’assassinat du président Jovenel Moïse le 7 juillet 2021 est venu rappeler la fragilité extrême de l’État haïtien et la vulnérabilité de sa population, qui compte parmi les plus pauvres de la région. Un mois plus tard, le chaos institutionnel induit par ce régicide sans succession n’était pas encore résorbé que le pays dut faire face à deux catastrophes naturelles. D’abord le 14 août 2021 un séisme de magnitude 7.2 sur l’échelle de Richter qui dévasta le Sud les Nippes et la Grand’Anse, et, trois jours plus tard, un cyclone qui déversa des trombes d’eau sur les décombres où étaient encore pris au piège des survivants du tremblement de terre. Face à de telles catastrophes, la question se pose de la viabilité de l’État haïtien et de sa capacité à faire face seul à ses nombreux défis. Cette situation de survie dans la tempête a fait de ce pays un État particulier à multiples égards. Dans la longue durée, trois moments ont été déterminants dans le profilage des institutions et du rapport des individus à l’État. Ces moments fondateurs permettent de suivre et de comprendre la genèse de l’État Haïtien : le passage de l’État marron à l’État autoritaire puis à l’État failli constitue la trajectoire de l’État en Haïti. Passage effectué non à la manière de mues successives, mais comme un emboîtement d’oripeaux chaque fois plus contraignants pour le citoyen. Cela s’est traduit sur le plan géographique par une segmentation du territoire en marges dispersées autour d’un axe utile allant de Port-au-Prince aux deux extrémités des presqu’îles, avec un gradient d’intensité dans les échanges qui décline à mesure que l’on s’éloigne de la capitale.

 Haïti est le pays le plus pauvre du Nouveau Monde. Dès lors qu’il est question d’économie, de gouvernance et de performance financière, cette affirmation revient dans les analyses comme un leitmotiv. Cette image d’Épinal de pays à la traîne, si elle est un peu forcée, confirme un bilan globalement alarmant de la gestion des affaires publiques, tant les conditions économiques et sociales continuent de se dégrader au fil des générations. Tous les indicateurs le montrent : par le PIB, par les taux de natalité infantile et l’espérance de vie, par la proportion de pauvres dans la population et par le manque d’investissements directs de l’étranger, Haïti se distingue du reste de la Caraïbe, toujours en pire.

   Et pourtant, ce pays fut autrefois considéré comme la Perle des Antilles dans une région qui bénéficie de la proximité du plus vaste marché de la planète. À une échelle plus fine, on s’avise que le potentiel est encore grand : les ressources sont le plus souvent inexplorées ou inexploitées. Le pays importe le sucre et le café, les biens qui faisaient autrefois sa richesse et sa force. Les autres pays de la Caraïbe s’en tirent plutôt bien avec parfois moins de ressources que nous.

 Quelle est la clé d’intelligence de ce déclin ? La géographie offre-t-elle les éléments d’analyse pour comprendre la dynamique sociale et économique d’Haïti ? Quelle est la part de la nature ? Quelle est la part de l’Homme dans ce désastre ?

 Ce sont les blocages propres à la dynamique sociale haïtienne qui semblent avoir conduit à la distorsion entre les structures de production et le marché international, avec une tendance séculaire au repli sur la sphère domestique de la production et du travail comme pratique sociale. Ce qui aura eu pour conséquence une modification en profondeur de l’économie et de la société en général. Tendance qui a conduit à l’émiettement systématique et au morcellement des structures de production et de l’espace. Haïti est par définition le pays de l’émiettement du pouvoir et de l’appropriation de l’espace public par des intérêts privés qui, en retour des avantages tirés du contrôle des rouages de l’État, ne se sentent aucune obligation de service au peuple.

l’État : un Janus trifrons

Un État marron de 1804 à 1825

Par son indépendance précoce, en 1804, contre les forces d’invasion du Général Leclerc, l’État d’Haïti est entré dans l’histoire comme un État marron, au sens d’un État libre formellement, mais dont le statut d’indépendance n’est reconnu par personne. Ni par les États-Unis, ni par l’Angleterre qui commercent pourtant avec le pays ; encore moins par la France qui continue de revendiquer ses droits historiques de reconquête sur sa colonie rebelle.

Cela entraîne un certain nombre de contraintes sur le plan juridique et financier qui brident le commerce et gênent les échanges avec les autres nations. Haïti vit comme une ingratitude l’ostracisme des nations sud-américaines. En effet, à peine libérées de la tutelle de l’Espagne, les républiques sud-américaines, à l’instigation de Simon Bolivar se réunissent dans l’idée d’entamer un processus d’intégration de toutes les anciennes colonies devenues libres. En dépit de l’aide apportée successivement par Dessalines à Francisco de Miranda en 1806 et par Pétion à Bolivar en 1816, Haïti n’est pas invitée au congrès des nations américaines à Panama en 1826. Il faudra soixante années et un endettement sur plus d’un siècle pour auprès des banques françaises, verser une indemnité de 150 millions de francs or à la France, pour dédommager les colons et leurs descendants, pour que la France de Charles X reconnaisse enfin l’indépendance haïtienne en 1825. 

Le propre du marronnage est de permettre d’exercer une liberté sans contrainte, d’évoluer sans autre forme de légitimité que soi-même. Un tel trait de caractère, en dépit des évolutions ultérieures, va marquer les représentations haïtiennes et le rapport avec l’étranger de façon durable .

Un État autoritaire

Haïti est devenu un État autoritaire dès sa naissance en tant que difficile compromis entre les tenants d’une économie paysanne libre et solidaire, d’un côté, et, de l’autre, les parangons d’une agriculture d’exportation fondée sur le travail dans les ateliers à des cadences qui rappelent celles du temps de l’esclavage. Il fallut le renfort de l’armée pour obliger au travail les descendants d’esclaves qui, dès qu’ils en avaient les moyens, s’échappèrent vers les montagnes, loin des villes où, de surcroît, ils étaient assignés  au service militaire. De cet autoritarisme est né le divorce entre la société paysanne et l’État. Celle-là ne s’est jamais sentie représentée dans celui-ci. En retour, l’État ne s’est jamais identifié à la paysannerie autrement que sous la forme de mobilisation folklorique et de propagande identitaire à la gloire d’un régime. Le régime des Duvalier est le prototype même de ces régimes brutaux sans autre prétention que de remplir les poches de qui tient les rênes du pouvoir. Le corollaire de cette gestion, qui fait la part belle au népotisme et à la corruption, est une dilapidation des finances publiques et l’absence de redistribution des richesses à l’échelle sociale. Le seul moyen de maintenir de tels systèmes est la répression policière et les régimes militaires. Le pouvoir en Haïti est autoritaire par nécessité ontologique, puisqu’il ne repose sur aucune légitimité au-delà de la force. Les régimes qui ont succédé à la dictature des Duvalier n’échappent pas à la règle.

Un État failli, depuis 2004

En 2004, les forces de l’ONU débarquent à Port-au-Prince dans le cadre d’une mission de stabilisation qui va durer treize ans, jusq’en 2017. Cette occupation étrangère est vécue par la population comme une humiliation , malgré le soulagement apporté par l’interposition des forces internationales entre les partisans du président Aristide et les anciens militaires qui tentaient de le renverser par la force. Cet épisode est le lointain écho des événements de 1991, lorsque le même président Aristide dut quitter le pouvoir, poussé à l’exil par un coup d’État militaire du général Raoul Cédras. En 2004, l’armée se réduit à une bande de guérilleros infiltrés de la République dominicaine , tout juste capable d’entretenir un climat d’insécurité sur les routes, mais dans l’impossibilité de renverser ni de tenir durablement le pouvoir. L’intermédiation de la MINUSTAH permet de faire baisser la tension dans les délais de la durée de sa mission. Par une politique de désarmement dans les quartiers devenus, sous la coupe de gangs, des territoires de la violence .

À partir de cette époque, on assiste à une dilution des responsabilités de l’État et à l’extension du domaine de compétence des ONG par lesquelles (?) passent les organisations internationales chargées de l’aide au développement pour venir en aide directement à la population. Les ONG sont devenues si nombreuses qu’elles se sont substituées à l’État dans des domaines aussi sensibles que la santé et l’éducation. Après le terrible séisme de 2010,  d’une magnitude de 7.4 sur l’échelle de Richter qui frappe la région métropolitaine haïtienne,provoquant des dégâts considérables et un grand nombre de victimes, l’essentiel des 10 milliards de dollars alloués à la reconstruction en Haïti seront gérées par les ONG, et non par l’État haïtien. Pour l’occasion est créé le Comité Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH), regroupant les principaux bailleurs s’engageant à mettre plus de 100 millions de dollars sur la table. Se substituant pratiquement à l’État, le CIRH dont la vice-présidence est assurée par l’ancien président américain Bill Clinton, est le moment où l’autorité de l’État atteint son étiage. Pour ne plus jamais rejaillir de son lit ?

  Plus de dix années plus tard, en 2021, rien ou presque n’a été fait dans le sens d’une reconstruction durable de la capitale. les élections générales qui auraient dû avoir lieu en automne 2021 pour l’élection d’un nouveau président de la République, et un renouvellement de la chambre des députés et des sénateurs, ne semblent pas pouvoir se tenir dans les conditions actuelles.L’ombre du président défunt pèse sur le déroulement du calendrier électoral. Le désarroi est grand dans les milieux du pouvoir qui n’avaient pas préparé une succession crédible, ni anticipé la disparition brutale de Jovenel Moïse. L’imbroglio institutionnel aggravé par le projet de référendum constitutionnel. Cette consultation, encadrée par un Conseil Électoral provisoire à la botte du pouvoir, est jugée illégale par les juristes et les opposants.   Sur le plan urbanistique, les dents creuses sont encore nombreuses, et le vieux centre-ville déclaré d’utilité publique, ne semble pas sur la voie d’être reconstruit, investi qu’il est par les activités informelles qui trouvent dans la situation l’opportunité d’occuper intégralement la place. 

Le pays est dans une crise systémique qui oblige à forger un concept nouveau pour caractériser ce fonctionnement dans la tourmente. Avec le recul, on s’avise que la résilience souvent citée comme modèle d’acceptation du déclin du système de production et de gouvernance est un leurre et qu’Haïti s’enfonce dans la misère et le chaos. À ce jour, les moyens de redresser le cours des événements ne semblent pas avoir été inventés. Il n’existe sur place ni opposition structurée, ni contre-pouvoir, ni structure légitime capable de prendre le relais d’un État failli.

Comment en est-on arrivé là ? La question se pose de savoir comment un rêve s’est transformé en cauchemar, un idéal en enfer pour les descendants de marrons qui ont tout essayé pour échapper au joug de l’esclavage, mais n’ont pa su mettre en place un État viable et conforme aux idées qui l’ont fait naître. Le propos, ici, est de rappeler les éléments d’intelligence d’un triple processus de décomposition environnementale, politique, économique et sociale. 

L’effondrement environnemental

 On considère qu’à peine 1% du territoire est constitué de forêt, alors qu’en 1492, au moment de la découverte par Christophe Colomb, l’île était boisée intégralement de forêt primaire. Haïti est un État en situation de faillite environnementale avec une menace sur les espèces endémiques de plantes et d’oiseaux, de coraux et de mangrove dont la dégradation continue sans frein.

Dans ce paysage de désolation, la répétition des catastrophes fait dire à certains que le pays est maudit. Terminologie religieuse et sacrée qui renvoie à une téléologie qui n’a pas sa place dans les sciences exactes. Le pays est soumis à deux aléas majeurs dont les effets dévastateurs peuvent évidemment frapper l’imagination. Mais il n’y a pas de quoi invoquer les esprits, ni la punition divine pour comprendre qu’un pays situé sur un champ de faille dans la trajectoire des cyclones tropicaux subisse la double occurrence des tremblements de terre et des crises hydrométéorologiques.

 Haïti n’est pas le seul pays soumis au passage des cyclones. Le Japon en fait l’amère expérience et bien plus souvent que nous. Il n’y a pas donc pas de fatalité du climat haïtien. Il n’est ni plus doux, ni plus violent qu’un autre. Nous pouvons faire le compte des morts et des dégâts des derniers épisodes dans la région depuis les années 2000 : Gordon, Ike, Jane, Wilma, Sandie, Matthieu, etc. Porto Rico a été littéralement réduit en miettes en 2017.

On peut, en revanche, faire apparaître une vulnérabilité particulière d’Haïti eu égard aux endommagements : il y a proportionnellement plus de pertes en vies humaines en Haïti que chez les voisins. Mais les enjeux économiques et les infrastructures étant moins développés en Haïti, il y a proportionnellement, moins de pertes en biens matériels. C’est ce qu’il peut vous arriver de mieux, statistiquement parlant, lorsque vous n’avez plus rien à perdre.

Pourtant le pays dispose d’un atout considérable, à savoir la diversité du relief et la beauté de ses terroirs :  plaines, montagnes, vallées, autant d’écosystèmes hétérogènes qui permettent des productions de ressources complémentaires propres à tisser des liens étroits entre les diverses parties du territoire. Haïti ne met pas assez en valeur ses montagnes qui sont systématiquement déboisées, aussitôt érodées et rendues improductives au fil des années. Dans les pays voisins, en Jamaïque, en République Dominicaine à Cuba, des politiques de mise en défens ont facilité la mise en place de parcs préservés. Faune et flore sensibles sont protégées dans le cadre d’une politique internationale de préservation du couloir de migration des Grands Antilles. Mais dans la province écosystémique que forment la chaîne des Antilles pour les grands migrateurs, Haïti fait figure de chaînon manquant. Les volées de flamands roses qui recouvraient les berges du lac Azuéï d’une marée de plumes aux reflets orange sur le fond azuré du ciel ne sont plus qu’un lointain souvenir.Tout comme le caïman du lac, chassé jusqu’à disparaître des assiettes des gourmets.

La mer, réserve de richesses inexplorées, inexploitées, est menacée à son tour. Les destructions de coraux par la production des carrières de la chaîne des Matheux, ont réduit à un désert tous les bancs de la région des Arcadins, dans la proximité de la capitale. Les destructions de nurseries associées aux mangroves ont fait baisser les prises des pêcheurs, qui n’ont pas les engins de pêche pour s’aventurer en haute mer. Ils épuisent les ressources pélagiques côtières, sans protéger les alevins et les espèces menacées par les filets aux mailles de plus en plus serrées. Par ailleurs, comme les Haïtiens ont peur de la mer, les villes sont construites de façon que les gens vivent le dos tourné au littoral et s’en servent comme dépotoir et latrine. Ne sont mises à profit ni les ressources halieutiques dont elle regorge, ni les possibilités de tourisme balnéaire qu’offrent  les plages.

Pour illustrer la situation d’Haïti, on pense à l’allégorie de l’âne du philosophe Buridan : à force d’hésiter entre le seau d’eau et le picotin d’avoine, l’âne meurt de faim et de soif .

Le séisme du 12 janvier 2010

Le tremblement de terre du 12 janvier 2010, un séisme de 7.4 sur l’échelle de Richter, à 16,50 H, avait déjà révélé la vulnérabilité de l’État. La faille en cause est la faille Enriquillo qui prend le territoire en écharpe depuis la presqu’île de Tiburon jusqu’à la baie de Barahona en longeant le lac Enriquillo. Cette faille est connue des historiens. C’est elle qui avait dévasté la ville en 1751, deux années à peine après sa fondation par les Français. Il en a résulté une interdiction municipale de construire en maçonnerie, privilégiant le bois et les toitures légères. Mais, très vite , les incendies ont représenté une menace plus récurrente et plus dévastatrice encore que les cyclones. Depuis, la population continue d’affronter ce dilemme lié à la double exposition aux risques sismiques et cycloniques. 

L’épicentre se trouvait à Léogâne où la secousse fut si forte que la plage de Ça Ira en fut soulevée de 60 cm. ;autrefois immergé, le récif est désormais à fleur d’eau. les deux localités les plus touchées sont Pap et Léogâne. Et dans la capitale, certains quartiers ont payé un plus lourd tribut que d’autres….

Les maisons en bois ont résisté davantage que les maisons en béton. Dans le quartier du Bois-Verna, de Turgeau et de Babiole, les gingerbreads ont résisté au tremblement de terre.

 Les pertes furent évaluées à 10 milliards de dollars : rançon de la macrocéphalie et de la concentration dans la capitale de toutes les forces vives de la nation. En quelque secondes, ce sont 90% des ressources financières, des commerces, des banques et du patrimoine immobilier que se trouve réduits en miettes.

C’est à peu près le montant de l’aide qui sera allouée à la reconstruction dans le cadre du CIRH. Il est difficile de chiffrer avec assurance le nombre de personnes mortes ou portées disparues dans la catastrophe. Certains hésitent entre 200 000 et 300 000 tués. 600 000 ont fui la ville aux lendemains du séisme pour se réfugierdans les localités de province. Pendant ce temps, 1,6 millions se sont retrouvés sous des tentes à travers tout le territoire de la ville. Au bout d’un an, de nouveaux habitants étaient enregistrés, par afflux de nouveaux migrants à la recherche d’un emploi dans le cadre de la reconstruction. D’où le fait que, paradoxalement, la population de la capitale a augmenté plutôt que décliné, à l’exception d’une courte période d’exode qui a suivi immédiatement la catastrophe.

La même année 2010, Haïti est frappé par un épisode cholérique lié à la contamination des eaux d’un affluent de l’Artibonite par les déjections d’une caserne des forces de l’ONU. D’octobre 2010 à octobre 2020, le choléra coûtera la vie à plus de 10 000 personnes à travers tout le pays. En quelques semaines, le vibrion cholerae se répand à travers le pays, faisant craindre le risque de contagion massive dans les camps de réfugiés où les conditions d’hygiène laissaient beaucoup à désirer. 

Quelques années plus tard, le cyclone Matthieu en 2016  heurte de plein fouet un pays déjà convalescent. Le bilan est terrible : 220 000 maisons dévastées, 1,4 millions de personnes sinistrées, plus de 500 morts et des pertes évaluées à 2,5 milliards de dollars, en Haïti. À peine quelques blessés à Cuba où les mesures d’évacuation ont été appliquées avec une rigueur toute soviétique, ce qui a permis de sauver des vies et de limiter les dégâts matériels. En Haïti, les villes commes les Cayes et Jérémie sont durement éprouvées, les sinistrés par centaines de milliers ne durent leur salut qu’à la diligence de l’aide internationale.

 Le séisme du 14 août 2021, d’une magnitude 7,2 sur l’échelle de Richter, a cela de particulier qu’il intervient à peine un mois après l’assassinat du président Jovenel Moïse et deux jours avant le cyclone Grace. Il y eut moins de pertes en vies humaines (2000) mais plus de 200 000 personnes déplacées et une crise économique rendue plus aiguë par la pandémie de COVID-19.  

Dans un contexte international marqué par la débâcle américaine en Afghanistan et les tensions dans l’Indo-Pacifique suite à la signature de l’accord de l’Aukus entre l’Australie, le Royaume Uni et les États-Unis, Haïti passe au second plan et ne fait pas la une des actualités comme en 2010 où tout le monde était disposé à aider. Depuis, il y a eu le scandale de la corruption entourant l’utilisation de l’argent de l’aide internationale. La Justice haïtienne n’a pas été à la hauteur des scandales d’enrichissements illicites qui font parfois douter de l’opportunité et de l’efficacité de l’aide internationale. En tous cas, tous les éléments sont réunis d’une vulnérabilité systémique qui affecte toutes les échelles de la vie politique, économique et sociale.

La faillite économique et sociale

Les catastrophes ne doivent pas faire oublier la tendance de fond de l’économie haïtienne qui suit une courbe inverse à celle des autres économies de la région.

Avec la fin de la colonisation, l’agriculture de plantation a perdu sa raison d’être : la perpétuation d’un marché dont les termes étaient définis par les maîtres et les commerçants, au détriment du producteur. La liberté accomplie supposait, comme corollaire, l’accès à la terre et la réorientation de la production vers la satisfaction des besoins élémentaires des habitants. Ainsi est pris le virage qui conduira l’agriculture vers un déclin séculaire des denrées destinées à l’exportation, et la promotion en creux d’une polyactivité associant l’élevage à la longe d’un cheptel réduit à une polyculture savante qui garantit l’alimentation du foyer. Cette agriculture familiale a toujours réservé une place de choix aux biens commercialisables et le lien avec le marché n’a jamais été rompu. C’est ainsi qu’elle a suffi pendant plus de deux siècles à alimenter une population dont le taux de croissance accéléré a peu à peu, dépassant les capacités de la terre à nourrir tous ses habitants.

Deux épisodes désastreux ont précipité la marche vers l’abîme de l’agriculture haïtienne : la première, dans les années 1982-1983 au cours de la campagne d’extermination du cheptel porcin (1 250 000 têtes) en prévention de l’extension de la peste porcine africaine à la Floride. Les dédommagements insuffisants, en partie détournés par le régime en place, laissèrent les paysans dans un état de paupérisation avancée qui poussa à l’exil un nombre croissant d’entre eux. C’est le moment des départs de boat people vers la Floride, le moment des premières manifestations contre le régime des Duvalier.

Le deuxième épisode désastreux coïncide avec la promulgation des lois libéralisant l’importation des produits agricoles étrangers sans barrière pour protéger la production nationale. Cela eut lieu au tournant des années 1987, avec Leslie Delatour comme ministre de l’économie et des finances. Le clou fut enfoncé en 1995, lorsque le président Aristide et son gouvernement, de retour au pouvoir après plus de trois années d’exil, en remerciement pour services rendus, prennent des mesures ultralibérales qui privatisent les entreprises à capitaux de l’État : Minoterie d’Haïti, Aciérie d’Haïti, et laissent sans défense les producteurs nationaux de riz et de haricot (base de l’alimentation dans les villes) face à la concurrence de deux marchés puissants  : le dominicain et le marché américain.

Les importations de produits agricoles bon marché sont responsables d’un déficit chronique de la balance commerciale. Haïti importe tous les ans pour environ un milliard de dollars de produits alimentaires de la République dominicaine (Le Nouvelliste, 2019). 

 Routinière et archaïque, cette agriculture paysanne ne pouvait plus répondre aux besoins des marchés urbains nourris par l’exode rural. 

Après le déclin des grandes plantations, faute d’investissement dans le renouvellement du matériel et l’entretien des cultures, l’économie rurale s’étiole. Le déclin des systèmes de production entraîne celui du lakou qui est la forme de transition vers l’atomisation générale à quoi on assiste depuis le début du XXe siècle. De sorte que  la mciropropriété et la microexploitation deviennent partout la règle. La taille moyenne d’une exploitation paysanne est inférieure à un hectare et ne suffit pas à faire vivre un foyer de 5 personnes. 

Les campagnes haïtiennes doivent désormais faire face à une pénurie de main-d’œuvre créée par l’aspiration du marché dominicain, qui recrute en masse dans les domaines des BTP. Tous les chantiers de la république voisine bruissent de conversations en créole qu’entretiennent les ouvriers. En République dominicaine, des milliers de couloirs du métro, bretelles d’autoroutes, ponts et écoles sont construits par une main d’œuvre haïtienne jeune et nombreuse, qui ne rechigne pas à travailler pour un salaire moindre que le travailleur dominicain.   La rareté de la main d’œuvre devient plus grave lorsque l’on considère la qualité du personnel agricole : il n’y a pas de formation aux métiers d’agriculteurs… seulement d’agronomes, pour diriger et donner des ordres aux agriculteurs.

Ces dernières décennies, il y a eu des efforts indéniables dans certains secteurs : la culture de la mangue, du sorgho sucré, du sisal, du vétiver (dont Haïti est le premier exportateur mondial, avec 80 tonnes par an pour une valeur d’environ 15 millions de dollars). Ce sont des cultures de rente dont les résultats témoignent d’un potentiel encore élevé. Mais le succès d’estime de certaines tentatives ne garantit pas la durabilité ni la viabilité du projet conçu comme une expérience à partager.

Les cultures maraîchères continuent d’être une niche active : St Raphaël dans le Nord, Kenscoff dans l’Ouest. Mais il s’agit d’une agriculture de niche qui n’a pas vocation à s’étendre, car les structures de production familiales sont vite dispersées par le régime des successions qui émiettent chaque fois davantage la base foncière de la production. 

 La pêche qui aurait pu être une alternative à l’agriculture reste une activité marginale, artisanale et peu rentable. Les eaux territoriales sont peu poissonneuses pour des raisons de faible brassage vertical des eaux, dû à une forte stratification thermique et à une salinité élevée maintenue par l’évaporation. Le poisson est rare, ou alors il faut aller le chercher au large, au moyen d’engins de pêche sophistiqués ou de DCP qui permettent de reconstituer des nurseries en plein désert. La pêche fait vivre 50 000 familles, dans des conditions précaires. Dans ce secteur, le profit de la pêche revient surtout à celui qui contrôle la chaîne du froid. Ainsi, les queues de langouste, la chair de lambi et les alevins d’anguilles dont les exportations rapportent environ 10 millions de dollars annuellement au pays profitent surtout à quelques potentats qui possèdent les chambres froides, le carburant pour faire fonctionner les groupes électrogènes et les équipement de transports.

Il est permis d’espérer qu’un jour les mines rapporteront à Haïti autant qu’à ses voisines. Cuba et la République dominicaine regorgent d’or et de ferro-nickel, la Jamaïque est riche de sa bauxite. La chaîne de Vallières est réputée receler des trésors qui attendent l’action des excavatrices. Des prospections prometteuses ont eu lieu et des concessions ont été faites à des firmes étrangères, canadiennes, entre autres, en vue de l’exploitation. Des boyaux sauvages sont percés ici et là dans la région de Mont Organisé, où se donne libre cours le pillage de l’or dans des conditions qui mettent en danger l’environnement et la vie des enfants employés pour cette basse besogne.

Le secteur industriel n’a connu de véritable décollage en Haïti qu’à partir des années 1980 dans le cadre de l’Initiative pour la Caraïbe de Ronald Reagan (CBI). Le programme consistait à faciliter l’importation aux États-Unis des biens transformés dans les pays partenaires. Une façon d’améliorer leur balance commerciale tout en ouvrant leur marché aux capitaux américains. Ceux-ci étaient alors invités à s’approprier les entreprises publiques démantelées dans le cadre de la politique d’ajustement structurel chère aux thuriféraires de la Banque Mondiale et du FMI qui menaient la danse à cette époque-là. Au plus fort de leur développement, vers 1985, les zones franches industrielles occupaient environ 40 000 personnes dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Industrie textile pour la plupart, destinées à l’exportation aux États-Unis, mais avec une faible incidence sur le marché local en termes de création d’emploi et de masse de salaires distribués. La logique du marché valorisant les localisations où le salaire est le plus bas possible, Haïti n’attire les IDE qu’à condition d’offrir des salaires planchers eu égard aux aménités et facilités offertes par les autres concurrents de la région. Les deux principaux pôles d’implantations des activités de sous-traitance, le Parc Industriel Métropolitain (PIM) et le Parc Industriel de Caracol (PIC) emploient respectivement 12 000 et 14 000 personnes en 2019 et sont tour à tour empêchés de fonctionner par les ruptures de stock entraînées par les blocages des rues et l’insécurité générale que traverse le pays. Une partie des importations et des exportations vers les États-Unis se font par les ports dominicains, à travers la frontière.

Le modèle des industries d’assemblage semble avorté plus durablement par la modicité des revenus et le chantage des parlementaires pour faire doubler le salaire journalier des industries d’assemblage tandis que les employés de maisons touchent 250 gourdes par jour.

La révolution des services

Les services à la population sont ce qui reste lorsque l’économie est totalement incapable de produire des biens. Les services non marchands sont les premières victimes de cette absence de l’état qu’induisent les politiques d’ajustement structurel. Avec la réduction des dépenses publiques, les plus pauvres se retrouvent poussés à l’exode ou à l’émigration, ce qui ne manqua pas de se produire dans le tournant des années 1980-90.

 La satisfaction des besoins des plus riches et l’accès aux services marchands révèlent en creux les contrastes criants de la société haïtienne. L’essentiel des universités, des banques, des assureurs sont domiciliés dans la capitale où sont également concentrées les aménités et les commodités liées à l’urbanité : les bars, les hôtels, les restaurants.

Dans l’incapacité d’accéder aux services et aux biens du marché formel la population a recours à des expédients qui permettent la survie au quotidien mais n’assurent pas une dignité durable des conditions de l’existence. Le petit commerce de détail prolifère partout, la fonction commerciale a envahi les trottoirs des villes. Trop de commerce tue le négoce. Il n’y a plus une rue qui ne soit en même temps un marché. Les vrais marchés font un déficit permanent. Le service est de mauvaise qualité, le client est insatisfait. Dans cet embouteillage que provoquent dans les rues l’agglomération des marchés ambulants, seules les motos arrivent à se frayer un chemin et à tirer leur épingle du jeu. Symbole de liberté et d’indépendance dans les communautés rurales qu’elle contribue à disperser, la moto va dans les champs détrôner les ânes et les chevaux de service. Le revenu journalier d’un moto taxi est deux à trois fois supérieur à celui d’un agriculteur ou d’un travailleur du secteur textile. La mobilité étant autant un service qu’une nécessité quotidienne, la moto permet de mettre au travail une catégorie qui serait au chômage car sans qualification sans espoir de trouver un emploi sur le marché formel qui est si étroit.


Après l’État

Pour des raisons évidentes de métissage et de mélange des populations issues d’horizons différents, il faudrait parler de l’identité haïtienne comme d’un idéal national haïtien plutôt que d’un fait ethnique et culturel. Il ne s’agit pas de faire le bilan d’un pays, mais d’une époque et de souligner les dysfonctionnements que ses contradictions produisent dans le paysage.

Au moment où Toussaint Louverture prend les rênes du pouvoir à St Domingue, la colonie pas encore un pays, encore moins une nation. La majeure partie de la population est immigrée, née soit en Europe soit en Afrique. C’est le cas pour plus des 2⁄3 des esclaves, et pour une écrasante majorité des Blancs. L’identité créole était partagée par des originaires des autres îles françaises et ne correspondait pas à un projet politique singulier, sinon sous la forme des revendications des affranchis et des mulâtres d’un statut égal à celui des Blancs dans la société. Entre les descendants d’esclaves qui aspiraient à une agriculture vivrière familiale en rupture avec le marché et les propriétaires de plantations qui voulaient reconduire le système des ateliers, le consensus fut impossible à trouver et peu à peu, les grandes exploitations des plaines furent désertées par la main d’oeuvre au profit des lopins individuels dans les montagnes.

Toute l’histoire haïtienne est celle de la déconstruction de l’espace partagé, aboutissant à une régression du politique au profit des formes violentes de réduction des contradictions entre les individus et les partis. Cette régression du politique a pour corollaire la désagrégation des structures qui maintenaient en vie les solidarités spatiales. La décomposition du lakou est à mettre sur le compte de cette désaffection lente mais constante des structures où l’intérêt de l’individu se trouve en contradiction avec d’autres. En l’absence d’instances de régulation, autrement dit, faute d’une justice formelle, les hommes s’en sont remis à leurs droits naturels d’occuper les lieux de façon précaire, dans un marronnage durable qui finit par affecter structurellement l’espace commun. C’est aussi ainsi qu’il faut comprendre que dans la ville, les trottoirs et les places publiques soient envahis par des marchands qui y installent leurs étals sans respecter le droit de façade des riverains qui ne peuvent ainsi valoriser leurs adresses. La compétition spatiale tourne à l’absurde lorsqu’il n’y a même plus de cadastre où assigner un nom à chaque propriété. À certains égards, il est permis de penser que la prise en main par des gangs de secteurs entiers de la capitale et leur capacité à défier les forces de l’ordre, allant jusqu’à parader dans les rues en exhibant leurs armes, participe de la décomposition profonde de l’État.

 Les faits sont clairs. Mais quelles en sont les causes ? 

Dans l’histoire agraire haïtienne, le déclin des ateliers et la dispersion du domaine national par legs et héritages successifs vont de pair, entraînant une segmentation à l’infini des propriétés et des structures de production.

Novalis disait “chaque Anglais est une île” afin de souligner l’individualisme foncier de cette nation, une manière aussi d’assigner un principe à l’esprit de liberté, le sens du libre arbitre et du libre échange qui caractérisent l’esprit national anglais. On pourrait en dire autant de chaque Haïtien, car il semble parfois que chaque individu identifie sa liberté comme une objectif à atteindre séparément de tous les autres sur un territoire où il serait seul maître chez soi. Cette conception est le résultat d’un processus historique qui a accompagné la naissance de l’État et se poursuit sous nos yeux. Première expérience de communauté noire libre du Nouveau Monde, Haïti a essuyé les plâtres d’une expérience inédite. Ce qui explique la radicalité de certaines décisions et le caractère tranchant de la lutte entre les idées.

Cependant, notre démarche ne consiste pas à justifier ni à juger ce qui s’est fait, mais à comprendre dans quelle mesure la désagrégation des structures spatiales révèle une dynamique sociale dominée par la fragmentation et les dispersion. 

Nous partons de l’hypothèse que Haïti est hélas le premier État post-moderne de l’histoire, le premier où l’État est mort en tant que structure de régulation et de détention de la violence légitime. Poussés à bout, les exclus de la société, les pauvres et les indignés portent l’irrévérence jusqu’à remettre en question les idéaux les plus sacrés de la modernité, à savoir : le progrès de la civilisation grâce à la science, la cohésion de la nation comme cadre d’une solidarité sans discussion, et la confiance dans l’avenir. 

Dans cette perspective, on peut dire que Haïti est l’illustration de ce qui peut se passer de pire lorsque l’État n’existe plus, ou lorsqu’il ne remplit pas son rôle de détenteur du monopole de la violence légitime. Un État fantôme. »


Jean-Marie THEODAT : Haïti un état des lieux – 15 juin 2024.


Livre d'or du 5 février 2025
Livre d’or du 5 février 2025
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